Anti-nation
De Maurras à Trump, la construction d’un ennemi intérieur est souvent la clef discursive de la conquête de l’espace national. L’article Anti-nation est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le terme anti-nation désigne une construction idéologique utilisée par l’extrême droite pour désigner ses adversaires politiques comme des ennemis intérieurs ou extérieurs menaçant l’existence même de la nation. Ce concept n’est pas récent : il puise ses racines dans les discours réactionnaires du XIXe siècle et les régimes fascistes du XXe siècle. Par exemple, en France, l’écrivain et homme politique Charles Maurras, figure majeure de l’Action française, avait théorisé l’Anti-France dans les années 1900, associant cette notion à quatre groupes (protestants, juifs, francs-maçons et métèques, terme désignant les étrangers) qu’il accusait de corrompre la nation. En Espagne, cette idée s’est développée dès le XIXe siècle, notamment avec des intellectuels comme Marcelino Menéndez Pelayo, qui voyait dans les valeurs des Lumières une menace pour l’identité catholique et traditionnelle du pays.
En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a popularisé le concept d’anti-Espagne (Antiespaña) à partir de 2019, le structurant comme un pilier de sa doctrine politique. Selon Vox, dirigé par Santiago Abascal, l’anti-Espagne regroupe les forces politiques de gauche (comme le Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE) ainsi que les mouvements indépendantistes régionaux, qu’il qualifie de traîtres à la nation. Cette rhétorique a été utilisée pour justifier une division manichéenne entre une Espagne vivante (représentée par Vox) et une anti-Espagne (associée à la gauche et aux minorités). Par exemple, en octobre 2025, Abascal a déclaré espérer que Donald Trump distinguerait l’Espagne du gouvernement de Pedro Sánchez, suggérant que ce dernier n’incarnait pas la vraie nation espagnole.
Le concept d’anti-nation s’inscrit dans une vision organiciste de la nation, c’est-à-dire une représentation de la patrie comme un être vivant, capable de naître, grandir ou mourir. Cette idée, popularisée par des penseurs comme Maurice Barrès en France (avec sa formule « la patrie, c’est la terre et les morts » en 1899), a été reprise par l’extrême droite espagnole. Par exemple, Santiago Abascal a affirmé que « si la majorité des Espagnols d’aujourd’hui voulait suicider l’Espagne, nous devrions l’en empêcher », soulignant que la nation est composée « des morts, des vivants (le peuple) et de ceux qui vont naître ». Cette vision justifie une défense radicale de la nation contre toute menace perçue, y compris interne.
Les groupes désignés comme anti-nation varient selon les contextes, mais ils partagent des traits communs : ils sont présentés comme une menace existentielle pour la survie de la nation. En Espagne franquiste, ces ennemis incluaient les républicains, les socialistes, les communistes, les Juifs, les francs-maçons, les nationalismes périphériques (comme ceux de Catalogne ou du Pays basque) et le syndicalisme. Cette liste a été reprise par Vox, qui y ajoute aujourd’hui les mouvements progressistes, l’islam politique ou encore les défenseurs des droits LGBTQ+. En Italie, le parti Fratelli d’Italia, dans ses Thèses de Trieste de 2017, cite la mondialisation, le communisme et le progressisme comme des menaces pour la nation, qu’il décrit également comme un organisme vivant.
Le concept d’anti-nation circule entre les extrêmes droites européennes et américaines, s’adaptant aux contextes locaux. Par exemple, la théorie du complot du « marxisme culturel », née dans les années 1990 aux États-Unis, désigne une prétendue infiltration des élites par des idées progressistes visant à détruire la culture traditionnelle. Cette théorie a été reprise par des figures comme Elon Musk, qui parle de « woke mind virus », ou par le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui compare le « virus woke » au « communisme ». En 2025, Musk a évoqué cette idée lors d’un entretien avec Alice Weidel, dirigeante de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti d’extrême droite. Ces concepts permettent de fédérer des mouvements divers en désignant des ennemis communs, facilitant ainsi la coopération transnationale.
L’utilisation de l’*anti-nation* a des conséquences majeures sur le débat politique. Elle permet de déshumaniser les adversaires en les présentant comme des menaces existentielles, ce qui peut légitimer des discours violents ou des mesures radicales. Par exemple, en Argentine, le président Javier Milei, proche de l’extrême droite, a qualifié les parlementaires démocratiquement élus de *« rats »* ou de *« mandrills »*, tout en désignant une *« caste »* comme ennemi intérieur. Cette rhétorique, qui compare la nation à un organisme en danger, encourage une radicalisation du discours et une agressivité accrue envers les opposants politiques. Elle peut aussi normaliser l’idée que la violence est un moyen légitime de *« sauver la nation »*.

