«Les frémissements de l’âme» : tissée de fil et de rouge
Une exhaustive rétrospective permet de découvrir Chiharu Shiota au Musée des beaux-arts de Montréal..
L’exposition Les frémissements de l’âme de l’artiste japonaise Chiharu Shiota est présentée pour la première fois au Canada au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en septembre 2026. Après avoir voyagé pendant sept ans en Asie et en Europe, cette rétrospective couvre plus de trente ans de création. L’exposition porte un titre français, mais elle était initialement intitulée The Soul Trembles lors de ses présentations à Paris et dans d’autres villes. Elle est organisée en collaboration avec Mami Kataoka, directrice du Mori Art Museum de Tokyo, et Iris Amizlev, conservatrice au MBAM. Cette exposition marque une étape importante pour l’artiste, dont le travail est reconnu internationalement, mais qui n’avait encore jamais été exposée au Canada.
Le fil est le matériau central des œuvres de Chiharu Shiota, utilisé pour créer des installations monumentales et immersives. Dans Uncertain Journey (2016), des kilomètres de fils rouges s’entremêlent dans une salle pour former une structure spectaculaire. Six barques d’où s’échappent les fils symbolisent un voyage incertain, évoquant à la fois les doutes et l’espoir. Les néons orientés vers le sol créent des jeux d’ombre et de lumière, transformant l’espace en un environnement caverneux. Cette œuvre, conçue in situ (c’est-à-dire spécifiquement pour l’espace du musée), varie selon les lieux où elle est présentée. Le fil, matériau à la fois fragile et résistant, permet à l’artiste d’explorer des thèmes comme les relations humaines, l’identité et la condition humaine.
Le voyage est un thème récurrent dans l’œuvre de Chiharu Shiota, comme en témoigne Uncertain Journey. Les barques, souvent associées à un mouvement vers l’avant, symbolisent un espoir malgré les incertitudes. L’artiste explique que « la condition humaine fait partie intégrante de [son] travail », et que le bateau représente un déplacement positif, même si le chemin reste incertain. Cette installation, installée au centre de l’exposition, rompt avec les œuvres précédentes, plus nostalgiques et liées à des souvenirs d’enfance ou à la maladie (Shiota a été touchée par le cancer). Le rouge des fils, couleur vibrante, contraste avec les tons plus sombres des autres pièces, apportant une touche de vitalité.
Chiharu Shiota explore dans son travail l’opposition et la complémentarité entre le corps et l’âme. Deux installations illustrent cette dualité : Out of My Body (2019), où des corps morcelés évoquent la violence et la fragmentation, et Reflection of Space and Time (2018), qui joue avec des miroirs pour créer une illusion presque ludique. L’artiste puise dans son histoire personnelle, notamment son enfance au Japon et son installation à Berlin dans les années 1990, pour aborder des questions existentielles. Une autre œuvre, In Silence (2002), utilise des objets calcinés (un piano et des chaises) recouverts de fils noirs pour évoquer l’absence et la présence, ainsi que la résilience. Ces installations montrent comment Shiota utilise le fil pour matérialiser des concepts abstraits comme le silence ou la mémoire.
L’exposition retrace le parcours de Chiharu Shiota, depuis ses débuts dans les années 1990 jusqu’à ses œuvres récentes. Une aquarelle de 1977, réalisée alors qu’elle avait cinq ans, ouvre la rétrospective, montrant l’évolution précoce de son talent. Shiota a commencé par la peinture avant de se tourner vers la performance, comme dans Becoming Painting (1994), où elle s’immergeait dans de la peinture rouge. Son travail est marqué par une réflexion sur l’identité, influencée par des figures comme Marina Abramović (artiste de la performance) et Ana Mendieta (artiste décédée en 1985). Shiota considère le vêtement comme une « deuxième peau », un thème récurrent dans ses œuvres. L’exposition inclut également des dessins, des installations miniatures, des vidéos et des photographies, offrant un aperçu complet de son art.
Chiharu Shiota n’est pas la seule artiste à utiliser le fil dans ses installations. Des artistes comme l’Argentin Tomás Saraceno et le Brésilien Ernesto Neto créent également des œuvres immersives, bien que leurs approches diffèrent. Saraceno et Neto intègrent souvent des questions environnementales, tandis que Shiota se concentre sur l’âme et le corps. L’exposition rappelle aussi que Marcel Duchamp avait exploré le fil en 1942 avec First Papers of Surrealism, une installation où des fils envahissaient l’espace. Shiota partage avec Louise Bourgeois une fascination pour l’antagonisme entre l’intérieur et l’extérieur, ainsi qu’une exploration des émotions complexes à travers des matériaux simples. Ces comparaisons soulignent la singularité de son approche, tout en situant son travail dans une tradition artistique plus large.
L’exposition *Les frémissements de l’âme* est la première rétrospective de Chiharu Shiota au Canada. Elle est organisée en plusieurs sections, avec une introduction dense dans la première salle, suivie d’œuvres plus récentes et d’installations immersives. Cependant, une œuvre monumentale initialement prévue a été déplacée dans un corridor souterrain entre les pavillons, ce qui limite son accessibilité. Malgré cette contrainte, l’exposition offre une vision exhaustive de l’artiste, avec des œuvres variées allant de l’aquarelle aux installations *in situ*. Elle est accompagnée d’un catalogue en français, publié en 2024 lors de l’exposition au Grand Palais à Paris, et d’un documentaire qui clôt la visite.

