La Chine n'a jamais produit autant et elle n'a plus vraiment besoin de ses ouvriers
Pendant des décennies, les ouvriers chinois ont été les petites mains du «miracle économique» du pays. Mais l'automatisation, la crise immobilière et la concurrence de pays où les salaires sont plus faibles bouleversent aujourd'hui le marché du travail..
Dans les années 1990 et 2000, des centaines de millions d’ouvriers chinois ont formé l’épine dorsale de la croissance économique fulgurante du pays. Leur travail dans les usines a permis à la Chine d’enregistrer des taux de croissance du PIB (Produit Intérieur Brut, indicateur mesurant la richesse totale produite par un pays en une année) à deux chiffres pendant plusieurs années. Ces ouvriers, souvent issus de milieux ruraux pauvres, ont fabriqué des produits destinés à l’exportation, contribuant à faire de la Chine l’atelier du monde. Leur rôle a été si crucial que leur situation sociale et économique a directement influencé la stabilité et la prospérité de l’ensemble du pays pendant cette période.
Depuis le milieu des années 2010, la Chine a massivement investi dans l’automatisation de ses usines, réduisant ainsi le besoin en main-d’œuvre humaine. Parallèlement, une partie de la production a été délocalisée vers des pays où les coûts salariaux restent plus bas, comme l’Inde ou le Vietnam. Ces transformations ont entraîné une baisse significative des emplois industriels traditionnels. Par exemple, entre 2021 et 2025, plus de 14 millions d’employés ont quitté le secteur de la construction, l’un des piliers de l’économie chinoise, en raison d’une crise immobilière persistante. Les ouvriers, souvent peu qualifiés, se retrouvent sans emploi stable et doivent se tourner vers des activités précaires.
Malgré le déclin des emplois industriels traditionnels, la Chine mise désormais sur des secteurs innovants comme les véhicules électriques et l’intelligence artificielle (IA). Ces industries, en plein essor, génèrent une forte croissance économique et des opportunités d’emploi pour une partie de la population. Cependant, ces nouveaux secteurs ne suffisent pas à absorber l’ensemble des travailleurs licenciés des usines. En 2025, l’excédent commercial de la Chine a atteint un niveau record de près de 1 200 milliards de dollars, grâce à la production de biens manufacturés à bas coût, mais cette performance économique ne se traduit pas par une amélioration généralisée des conditions de vie des ouvriers.
La transition économique de la Chine a creusé les inégalités sociales. Selon plusieurs indicateurs, les écarts de revenus seraient désormais plus marqués en Chine qu’aux États-Unis. Les travailleurs précaires, souvent issus de milieux ruraux, enchaînent des petits boulots mal rémunérés dans la livraison, la restauration ou d’autres secteurs flexibles. En 2026, 320 millions de personnes travaillaient dans l’économie collaborative, contre 280 millions en 2025. Ces emplois flexibles ne garantissent ni sécurité sociale ni droits à la retraite, ce qui aggrave la précarité de ces travailleurs. Par exemple, Ran Qiofeng, 34 ans, ancien assembleur dans une usine, a dû retourner dans son village natal en 2016 pour survivre, enchaînant des emplois précaires.
La crise immobilière, qui dure depuis plusieurs années, a aggravé la situation des travailleurs chinois. Dans les années 2010, les autorités locales ont encouragé la construction de nouveaux logements, mais la demande n’a pas suivi, laissant des promoteurs immobiliers surendettés. Cette crise a entraîné la disparition de millions d’emplois dans le secteur du bâtiment, un domaine qui employait traditionnellement une grande partie de la main-d’œuvre masculine. Entre 2021 et 2025, plus de 14 millions d’employés ont quitté ce secteur, aggravant le chômage et la précarité. Les travailleurs comme Yang, un ouvrier du bâtiment, expriment leur désillusion face à cette situation : « Plus le développement chinois s’accélère, plus il est difficile de trouver un emploi et de gagner sa vie. »
Les inégalités croissantes et la précarisation des travailleurs suscitent des inquiétudes quant à la stabilité sociale en Chine. Scott Kennedy, expert en économie chinoise au *Center for Strategic and International Studies*, alerte sur le risque de protestations si la population perçoit ces inégalités comme le résultat de politiques gouvernementales indifférentes à leurs besoins. Pékin a annoncé des mesures pour renforcer les protections sociales des travailleurs de l’économie collaborative, mais leur mise en œuvre reste incertaine. Victor Shih, professeur de politique chinoise à l’université de Californie, souligne que malgré la croissance du PIB chinois, qui a plus que doublé en dix ans, les conditions de vie des ouvriers ne se sont pas améliorées de manière significative.

