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Ces féminicides qui passent sous le radar

Québec Science · mis à jour 1 oct.

Au Canada, on ne collecte toujours pas les données cruciales pour le suivi et la prévention des féminicides. La recherche se mobilise pour faire avancer les choses..

Réforme juridique majeure

En juin 2026, le Canada a modifié son Code criminel pour classer explicitement le féminicide comme un meurtre au premier degré, la peine maximale étant l’emprisonnement à perpétuité. Cette réforme reconnaît que les meurtres de femmes motivés par leur genre ou leur sexe sont des crimes prémédités ou liés à des dynamiques de pouvoir inégales, au même titre que les meurtres de policiers ou ceux commis dans un cadre criminel organisé. Selon le ministère de la Justice, il s’agit de l’une des modifications les plus importantes du Code criminel depuis des décennies. Cependant, cette avancée juridique ne résout pas toutes les lacunes du système, notamment le manque de données systématiques pour documenter ces crimes et orienter les politiques de prévention.

Urgence des données manquantes

Au Canada, une femme ou une fille est tuée toutes les 48 heures. Pourtant, le pays ne collecte pas de manière systématique les données nécessaires pour identifier et prévenir les féminicides, c’est-à-dire les meurtres dont le mobile est lié au genre féminin. Une étude de l’Université Guelph en 2024 estime que 75 % des meurtres de femmes sont des féminicides. Pour contourner cette absence de données officielles, les chercheurs doivent se baser sur des approximations, comme inclure tous les meurtres de femmes ou se limiter aux féminicides commis par un partenaire intime. Cette dernière approche invisibilise les victimes tuées par des inconnus, des connaissances ou des membres de leur famille, un groupe où les femmes autochtones sont surreprésentées.

Définition du féminicide

Le terme féminicide a été introduit dans les années 1970 par la sociologue Diana Russell pour désigner le meurtre d’une femme par un homme, en soulignant le contexte sociétal sous-jacent. Aujourd’hui, on parle de féminicide pour tout meurtre de femmes ou de filles dont le mobile est lié à leur genre ou à leur sexe, reflétant des causes profondes comme la misogynie, les stéréotypes de genre ou les inégalités de pouvoir. Contrairement à un homicide, le féminicide met l’accent sur les violences structurelles et les normes sociales qui rendent les femmes vulnérables. Par exemple, un homme peut tuer une femme qui rejette ses avances ou qui souhaite mettre fin à une relation, car cela est perçu comme une transgression de son « rôle » attendu.

Observatoire canadien pionnier

Face au manque de données officielles, Myrna Dawson, professeure de sociologie à l’Université Guelph, a fondé en 2017 l’Observatoire canadien des féminicides pour la justice et la responsabilisation (OCFJR). Cet observatoire publie chaque année un rapport sur les meurtres de femmes et de filles au Canada, en analysant les réactions du système pénal et des médias. En 2018, l’OCFJR a lancé le projet #C’estUnFéminicide pour établir une méthode standardisée de recensement des féminicides. Grâce à ces efforts, l’ONU a adopté en 2022 un cadre théorique en dix variables pour recenser ces crimes de manière uniforme dans le monde. Cependant, les données de Statistique Canada ne couvrent que quatre de ces dix indicateurs, notamment l’absence d’informations sur les antécédents de violence ou de harcèlement, pourtant cruciaux pour la prévention.

Dix indicateurs clés manquants

L’ONU a défini dix variables essentielles pour documenter un féminicide : 1) meurtre par un partenaire ou ex-partenaire intime, 2) meurtre par un membre de la famille, 3) antécédents de violence ou de harcèlement, 4) enlèvement ou privation illégale de liberté, 5) utilisation de la force ou mutilation, 6) abandon du corps dans un lieu public, 7) violences sexuelles avant ou après le crime, 8) implication de la victime dans l’industrie du sexe, 9) haine ou préjugés envers les femmes, 10) exploitation illégale. Les données de Statistique Canada ne fournissent que les quatre premiers indicateurs, ce qui limite fortement la capacité à comprendre les contextes et à prévenir ces crimes. Par exemple, l’absence de données sur les antécédents de violence empêche d’identifier les schémas de violences répétées avant le féminicide.

Prévention par la recherche-action

Geneviève Lessard, professeure à l’Université Laval, dirige depuis 2023 le projet RETRANCHE la violence, qui rassemble une soixantaine de partenaires universitaires, communautaires et gouvernementaux, ainsi que des personnes ayant vécu des violences. L’objectif est d’identifier les facteurs de protection qui aident les victimes à sortir des violences intimes, familiales ou structurelles, et d’adapter les politiques publiques en conséquence. Ce projet illustre une approche de recherche partenariale, où les acteurs de terrain collaborent avec les chercheurs pour garantir que les solutions soient pratiques et rapidement utilisables. Cependant, cette démarche se heurte à un défi majeur : le rythme lent de la recherche scientifique, incompatible avec l’urgence des besoins sur le terrain.

Coût humain et économique

Les violences conjugales, majoritairement perpétrées contre des femmes, ont des conséquences graves sur la santé physique, mentale et sociale des victimes, de leur entourage et de leurs enfants. En 2009, le coût économique des violences conjugales au Canada était estimé à 7,4 milliards de dollars, soit plus de 200 € par habitant pour une année. Ce montant, jugé très prudent en raison du manque de données, ne reflète pas l’ensemble des impacts, comme les troubles de stress post-traumatique, l’anxiété, les idées suicidaires, les maladies cardiovasculaires ou les problèmes respiratoires. Les enfants exposés à ces violences présentent aussi des risques accrus de problèmes de santé, de difficultés scolaires et de trajectoires criminelles.

Ce que ça pourrait changer

Les violences conjugales ne sont pas seulement un problème privé, mais un enjeu de santé publique majeur. Julie Laforest, cheffe d’unité scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec, souligne que les conséquences des violences conjugales s’étendent bien au-delà du cadre familial. Les victimes souffrent de détresse psychologique, de troubles du sommeil et de problèmes de santé chroniques. Les enfants exposés à ces violences voient leur développement physique, mental et éducatif perturbé, avec des répercussions à long terme sur leur vie adulte. Ces impacts justifient une réponse collective et des investissements publics pour prévenir ces violences et soutenir les victimes.

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