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Environnement

Sortir de la sidération, faire face aux feux

Terrestres · mis à jour 23 sept.

Chaque été, le récit médiatique sensationnaliste des incendies ravageant des régions entières nous laisse immobiles et apeuré·es. Or, la sidération nous empêche de penser les causes profondes et les responsabilités passées comme futures, prévient l’anthropologue Élise Boutié, spécialiste des feux extrêmes.

Feux extrêmes récurrents

Depuis 2018, les feux extrêmes, qualifiés de mégafeux ou feux de grande ampleur, se multiplient chaque été en France et dans le monde. En 2022, les incendies de Landiras et de la Teste-de-Buch (Landes) ont marqué les esprits, suivis en 2024 par celui de Ribaute (Aude), en 2025 par celui de l'Estaque (Marseille) et en 2026 par des feux en Drôme, Fontainebleau, Pyrénées-Orientales, Landes, Gironde et Var. Ces événements, souvent médiatisés, laissent des traces visibles : hectares calcinés, maisons carbonisées, évacuations massives et images satellites révélant l'empreinte humaine sur les territoires. Pourtant, malgré leur répétition, ces feux sont perçus comme des surprises annuelles, alors qu'ils s'inscrivent dans une tendance de fond liée au changement climatique et aux choix politiques passés.

Sidération collective

Face à ces incendies, les populations et les médias réagissent par une sidération, c'est-à-dire une incapacité à penser ou à agir, comme si ces événements étaient inédits. Cette sidération est décrite comme une construction sociale et politique, qui empêche d'analyser les causes profondes et les solutions durables. Les sinistrés, bien que conscients des risques, expriment une impuissance face à l'ampleur des destructions. Cette réaction est comparée à un dénouement théâtral (étymologie du terme catastrophe), où le monde semble mis sens dessus dessous, avec des normes et repères brouillés. La sidération est normale mais limite la capacité à anticiper ou à transformer les situations.

Recherche anthropologique

L'autrice, anthropologue sociale, étudie depuis 2018 les impacts des mégafeux sur les populations, notamment après l'incendie de Paradise (Californie, 2018), qui a détruit sept villes et tué 85 personnes. Son travail documente comment les sinistrés reconstruisent leur quotidien dans un territoire abîmé : perte de repères, traumatismes collectifs, difficultés administratives (permis de reconstruire, gestion des déchets) et menace permanente de nouveaux incendies. Elle souligne que l'après-catastrophe n'a pas de fin claire, car les conséquences s'étendent sur le long terme, bien au-delà des images spectaculaires des médias.

Causes historiques des feux

Les incendies actuels sont le résultat de choix politiques et économiques historiques. Au XIXe siècle, en France et aux États-Unis, les pratiques paysannes et autochtones de brûlage dirigé (pour entretenir les forêts) ont été interdites au profit de la protection de la ressource bois. Au XXe siècle, la forêt méditerranéenne a été transformée en espace touristique et récréatif, tandis que l'étalement urbain a réduit les zones agro-pastorales, essentielles pour limiter les risques d'incendie. Ces décisions ont créé des paysages inflammables, où les forêts, autrefois entretenues, sont aujourd'hui saturées de végétation sèche, propice aux mégafeux.

Médias et amnésie collective

Les médias traitent les incendies comme des événements ponctuels, avec des reportages centrés sur les chiffres (hectares brûlés, moyens engagés) ou les témoignages émotionnels des victimes. Cette approche favorise une amnésie collective : chaque été, les feux sont redécouverts comme une nouveauté, alors que les connaissances scientifiques sur leur évolution existent depuis des décennies. Les sinistrés dénoncent un manque de prise en compte des causes structurelles et une focalisation sur la réparation individuelle (assurances, reconstruction), qui occulte les responsabilités politiques et les solutions préventives.

Sortir de la sidération

Pour dépasser la sidération, l'autrice propose de changer de récit autour des incendies. Il s'agit de les inscrire dans une perspective historique et politique, en reliant les événements entre eux pour comprendre leurs causes communes. Cela implique de documenter les transformations des paysages, les choix de reconstruction passés, et les prédictions de risques. Une autre piste est de renforcer les liens de solidarité entre territoires déjà touchés par des feux et ceux encore épargnés, car, selon les pompiers français et californiens, la question n'est plus si un territoire brûlera, mais quand. Ces échanges permettraient de partager des savoirs (botaniques, écologiques) et de réduire le temps de sidération post-catastrophe.

Ce que ça pourrait changer

L'article invite à repenser les paysages forestiers de demain, en questionnant leur viabilité et leur désirabilité. Plutôt que de se limiter à la gestion de crise immédiate (lutte anti-incendie), il propose d'explorer des alternatives : réintroduire des pratiques agro-pastorales pour entretenir les forêts, adapter l'urbanisme pour limiter l'étalement, ou concevoir des espaces habités ou non habités résilients. L'objectif est de créer un *espace de projections* où les communautés pourraient imaginer des futurs désirables, au-delà de la simple reconstruction après un incendie.

Sujets complémentaires

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