La péninsule interdite : voyage au cœur de la baie de Wellers
« C'est comme un petit Sandbanks », explique Ray Patterson, résident du secteur et descendant d'Asa Weller..
La baie de Wellers est une péninsule de sable située dans le comté de Prince Edward, en Ontario, à environ deux heures à l'est de Toronto. Elle est souvent comparée à Sandbanks, une autre zone touristique célèbre de la région, en raison de ses dunes de sable et de ses plages magnifiques. Cependant, contrairement à Sandbanks, la majeure partie de la péninsule de Wellers est inaccessible au public en raison de son passé militaire. Cette baie se jette dans le lac Ontario et abrite une île appelée l'île Bald, également interdite d'accès. La topographie de la région est marquée par des dunes et des plages, mais son accès est strictement réglementé pour des raisons de sécurité.
Entre 1939 et 1953, la péninsule de Wellers a servi de terrain d'entraînement au bombardement pour les pilotes de l’Aviation royale canadienne (ARC). Pendant ces années, des chaloupes étaient installées au bord de la péninsule et servaient de cibles pour les exercices des pilotes. Après le départ de l'armée, les habitants locaux ramassaient parfois des fragments de métal issus des exercices, une pratique considérée comme un passe-temps local à l'époque. Aujourd'hui, la présence de munitions non explosées rend le site dangereux et interdit au public. Officiellement, la baie est classée comme une réserve nationale de faune depuis plus de 70 ans.
Le nettoyage de la péninsule a débuté tardivement, seulement dans les années 2000. Entre 2006 et 2014, le ministère de la Défense canadien a retiré 30 munitions explosives non explosées ainsi que 3 933 kg de débris. En 2017, 93 kg de rebuts de munitions supplémentaires ont été ramassés. Malgré ces efforts, Environnement et Changement climatique Canada estime qu'il existe toujours un risque résiduel de munitions non explosées, notamment en raison de l'érosion naturelle causée par l'eau, le vent et le sable. L'île Bald, par exemple, reste particulièrement exposée à ces changements dynamiques.
La nature dynamique des éléments (vent, sable, eau) menace également la santé écologique de la baie. Autrefois, plusieurs liens maritimes reliaient la baie au lac Ontario, mais aujourd'hui, un seul canal existe à l'extrême ouest. Dans les années 1980, les Amis de la baie de Wellers, une association locale, s'est formée pour protéger ce dernier canal. Leurs actions ont permis de maintenir une bonne circulation de l'eau, favorisant ainsi la vie aquatique. Ces responsabilités ont ensuite été transférées aux autorités municipales et provinciales. Aujourd'hui, la baie abrite des espèces menacées comme le petit blongios (un petit héron), le pluvier siffleur et la couleuvre à nez plat.
Un nouveau défi environnemental se pose avec la prolifération du phragmite, une plante envahissante originaire d'Asie. Cette espèce, qui peut atteindre cinq mètres de hauteur, se multiplie rapidement par ses graines et ses rhizomes souterrains. Elle nuit à la biodiversité, aux terres humides et aux plages. Un plan d'action de deux à trois ans a été mis en place pour éradiquer cette plante dans la région de la baie. Les autorités locales soulignent l'importance de préserver cet écosystème fragile, déjà menacé par les munitions non explosées et l'érosion.
Malgré son statut de réserve naturelle, la péninsule de Wellers reste ponctuellement utilisée pour des manœuvres militaires, notamment des entraînements de recherche et sauvetage. Ces exercices, souvent réalisés en soirée, génèrent des nuisances sonores et lumineuses pour les résidents locaux. La base des Forces canadiennes de Trenton, située à quelques kilomètres à l'est, est directement impliquée dans ces activités. Aujourd'hui, la baie est surveillée par des caméras et des sanctions pécuniaires sont appliquées en cas d'intrusion. Le gouvernement fédéral a ainsi émis 9 sanctions et 10 avertissements en 2025 pour protéger ce site unique.
Selon Dennis Murray, professeur d'écologie à l'Université Trent, l'isolement de la péninsule de Wellers a permis de préserver la densité et la qualité de son habitat naturel. Les zones moins accessibles abritent des populations plus denses d'espèces animales et végétales, comparées à des sites plus fréquentés par les campeurs ou les visiteurs. Cette situation illustre un paradoxe : la fermeture du site pour des raisons de sécurité a paradoxalement favorisé la biodiversité. Cependant, les autorités soulignent que cette protection reste précaire en raison des risques résiduels liés aux munitions et aux espèces invasives.

