Une anomalie qui pourrait révolutionner la physique
A-t-on enfin trouvé une faille dans les lois de la physique des particules ? C’est ce que laissent penser des résultats obtenus dans le grand collisionneur du CERN..
En physique des particules, une anomalie désigne une observation qui ne correspond pas aux prédictions du modèle standard, la théorie actuelle qui décrit les constituants fondamentaux de la matière et leurs interactions. Dans cet article, il est question d’une anomalie détectée lors d’expériences menées avec des muons, des particules élémentaires similaires aux électrons mais environ 200 fois plus lourdes. Les muons, produits naturellement dans l’atmosphère ou artificiellement dans des accélérateurs de particules comme le Fermilab aux États-Unis, sont étudiés pour leurs propriétés magnétiques. Leur comportement, mesuré avec une précision extrême, révèle parfois des écarts par rapport aux calculs théoriques. Cette anomalie, observée lors de l’expérience Muon g-2, pourrait indiquer l’existence de particules ou de forces encore inconnues, remettant en cause les fondements de la physique actuelle.
Le modèle standard est la théorie la plus aboutie pour décrire les particules et les forces fondamentales, à l’exception de la gravité. Il a été validé par de nombreuses expériences, mais il n’explique pas des phénomènes comme la matière noire ou l’énergie sombre, qui représentent 95 % de l’univers. L’anomalie des muons, si elle est confirmée, pourrait être une piste pour aller au-delà de ce modèle. En 2021, l’expérience Muon g-2 au Fermilab a mesuré un écart de 0,00000000251 entre la valeur expérimentale et la prédiction théorique du moment magnétique des muons, soit une différence de 4,2 écarts-types. Ce résultat, bien que non définitif, suggère une probabilité de 1 sur 40 000 que cet écart soit dû au hasard.
Les muons sont des particules instables qui se désintègrent en quelques microsecondes après leur création. Leur étude repose sur leur propriété magnétique, appelée moment magnétique, qui les fait se comporter comme de minuscules aimants. En appliquant un champ magnétique intense, les scientifiques mesurent la fréquence de précession des muons, c’est-à-dire la vitesse à laquelle leur axe de rotation oscille. Cette fréquence dépend de leur moment magnétique, qui peut être influencé par des particules virtuelles, même non détectables directement. L’expérience Muon g-2 utilise un anneau de stockage de 14 mètres de diamètre pour piéger les muons et observer leur comportement pendant des millions de tours.
L’expérience Muon g-2 est le fruit d’une collaboration internationale réunissant plus de 200 scientifiques de 35 institutions réparties dans 7 pays. Le Fermilab, situé près de Chicago, abrite l’accélérateur de particules le plus puissant des États-Unis et joue un rôle central dans cette recherche. Les données sont analysées en parallèle par plusieurs équipes pour garantir leur fiabilité. En 2023, une nouvelle série de mesures a confirmé l’anomalie avec une précision accrue, réduisant l’incertitude à 0,00000000020. Cette précision est comparable à celle d’une mesure de la distance entre Paris et New York avec une marge d’erreur de seulement 1 millimètre.
Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer l’anomalie des muons. La première implique l’existence de particules exotiques, comme des leptons lourds ou des bosons Z’ (une version plus lourde du boson Z, porteur de la force faible). Une autre piste suggère que les muons pourraient interagir avec des particules de matière noire, une forme invisible de matière qui constituerait 27 % de l’univers. Enfin, certains théoriciens évoquent la possibilité que les lois de la physique ne soient pas les mêmes à toutes les échelles, une idée liée à des théories comme la supersymétrie ou les dimensions supplémentaires. Aucune de ces hypothèses n’a encore été confirmée, mais elles ouvrent des perspectives pour de nouvelles découvertes.
Pour confirmer ou infirmer l’anomalie, les scientifiques prévoient de nouvelles expériences avec une précision encore plus grande. Le Fermilab prévoit de multiplier par quatre le nombre de muons analysés d’ici 2025, ce qui permettra de réduire l’incertitude à moins de 0,00000000010. Parallèlement, des équipes en Europe et au Japon travaillent sur des projets complémentaires, comme l’expérience *COMET* au Japon, qui étudie la désintégration rare des muons. Si l’anomalie est confirmée, elle pourrait mener à une **révolution conceptuelle** en physique, similaire à celle provoquée par la découverte de la relativité ou de la mécanique quantique au début du XXe siècle.

