Le Québec est-il d’extrême droite?
Pourquoi la droite radicale ne s’impose pas dans les élections québécoises comme presque partout ailleurs dans le monde..
L’article commence par situer le Québec dans un contexte international marqué par une montée des droites radicales et extrêmes en Europe et en Amérique du Nord. Par exemple, en Italie, le parti Fratelli d’Italia (issu d’une frange post-fasciste) dirige le gouvernement depuis 2022, tandis que l’Alternative für Deutschland (AfD), un parti d’extrême droite allemand, a remporté des victoires électorales historiques dans deux länder (États régionaux). En France, le Rassemblement national (RN), souvent classé à l’extrême droite, pourrait accéder au pouvoir en 2027. Aux États-Unis, l’ancien président Donald Trump incarne cette tendance. Ces exemples illustrent une tendance globale où les partis traditionnels de droite ou de gauche perdent du terrain au profit de formations plus radicales, souvent centrées sur des thèmes comme l’immigration, l’identité nationale ou la remise en cause des institutions démocratiques. L’article souligne que cette dynamique s’observe même dans des pays comme le Canada ou le Québec, souvent perçus comme des exceptions.
Au Québec, les débats politiques actuels tournent autour de l’immigration, mais aucun des cinq grands partis en lice (Parti québécois, Québec solidaire, Parti libéral du Québec, Coalition avenir Québec, Parti conservateur du Québec) ne défend des positions comparables à celles des partis européens d’extrême droite. Par exemple, l’AfD en Allemagne prône l’incompatibilité de l’islam avec la Constitution allemande, tandis que les partis québécois discutent principalement des seuils d’immigration (35 000 pour le Parti québécois, le double pour Québec solidaire) ou de la capacité d’accueil du système. Aucun parti ne propose des mesures radicales comme la « rémigration » (retour forcé des immigrants) ou le « grand remplacement » (théorie complotiste selon laquelle les populations locales seraient remplacées par des migrants). Les observateurs notent que les positions radicales restent marginales dans le paysage politique québécois.
Malgré l’absence de menace immédiate, certains signes inquiètent des observateurs. Amnistie internationale a accusé des membres du Parti québécois d’avoir intimidé une médecin, Marie-Êve Cotton, qui avait associé le chef du parti, Paul St-Pierre Plamondon, à Donald Trump et à l’extrême droite. Le Barreau du Québec s’est demandé si un leader à la manière de Trump pourrait émerger au Québec. Plusieurs essais récents, comme Devenir fasciste ou Le courage et la joie, alertent sur des signes avant-coureurs : désinformation, affaiblissement des institutions démocratiques, ou encore hostilité envers les femmes, les minorités et les immigrants. Ces alertes s’inscrivent dans une tendance internationale où l’extrême droite progresse en instrumentalisant des thèmes comme l’identité ou la sécurité.
Le politologue Félix-Arnaud Morin-Bertrand et le professeur Éric Bélanger distinguent deux concepts : la droite radicale et l’extrême droite. Selon le politologue néerlandais Cas Mudde, l’extrême droite est fondamentalement antidémocratique et vise à abolir le système démocratique, comme l’ont fait les régimes fascistes. La droite radicale, en revanche, s’oppose à des valeurs centrales de la démocratie libérale (comme le pluralisme ou les droits des minorités) sans pour autant rejeter la démocratie elle-même. Elle s’appuie souvent sur le nativisme (un mélange de nationalisme et de xénophobie) et peut inclure des éléments autoritaires ou populistes. Dans le contexte québécois, les experts estiment que les formations politiques actuelles relèvent davantage de la droite radicale que de l’extrême droite, car elles ne remettent pas en cause les institutions démocratiques.
Les groupes radicaux identitaires, comme La Meute, ont connu une certaine visibilité autour de 2015, avec environ 50 000 abonnés sur Facebook et des centaines de manifestants. Ce groupe, fondé par d’anciens militaires, s’opposait à une prétendue « islamisation » du Québec. Cependant, son influence reste extraparlementaire, c’est-à-dire en dehors des institutions politiques. Les sondages montrent que certaines idées radicales sont partagées par une partie de la population, mais globalement, la droite radicale reste faible au Québec. Par exemple, aux élections générales de 2022, le Parti conservateur du Québec (PCQ) a obtenu 530 786 voix (12,91 % des suffrages) sans obtenir de siège à l’Assemblée nationale, en raison du mode de scrutin uninominal à un tour, qui favorise les grands partis.
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi le Québec semble moins exposé à la montée de l’extrême droite que d’autres régions. D’abord, le mode de scrutin : le système britannique uninominal à un tour limite la représentation des petits partis, contrairement aux systèmes proportionnels européens qui permettent à des formations radicales d’obtenir des sièges. Ensuite, la question nationale est largement captée par les grands partis, ce qui réduit l’espace pour des discours plus radicaux. Le Québec a aussi une longue tradition d’accueil des immigrants, intégrés via le multiculturalisme (au Canada) ou l’interculturalisme (au Québec). Enfin, la situation socio-économique joue un rôle : les mouvements radicaux prospèrent souvent dans des contextes de chômage élevé, ce qui n’est pas le cas au Québec. L’État-providence québécois, très protecteur, contribue aussi à un climat politique plus stable.
Les partis politiques québécois se positionnent différemment sur l’échiquier politique. Selon un sondage Pallas Data de juin 2024, les Québécois se décrivent majoritairement comme des centristes avec un léger penchant vers la gauche. Même parmi les électeurs du Parti conservateur du Québec (PCQ), seulement 29 % se disent de droite et 43 % du centre droit. Le PCQ, qui est le parti le moins centriste, met l’accent sur des mesures économiques comme des baisses d’impôts (promettant des coupes de 47 milliards sur cinq ans), une réduction du budget de l’État et un recours accru au privé en santé. Les questions identitaires ou nationalistes sont secondaires pour ce parti. À l’inverse, des formations comme Québec solidaire sont parfois perçues à tort comme d’extrême gauche, mais aucune formation n’est classée à l’extrême droite.
Les intellectuels et les médias jouent un rôle clé dans l’analyse de la montée des droites radicales. Par exemple, **Éric Bélanger**, professeur à l’*Université McGill*, souligne que le potentiel pour une droite radicale existe au Québec, mais qu’il n’est pas encore canalisé par des partis politiques efficaces. Il cite le cas du *Parti populaire du Canada* de **Maxime Bernier**, qui avait obtenu 5 % des voix en 2021 grâce à la crise pandémique, avant de chuter à 0,7 % en 2025. Les médias, comme *Radio-Canada*, sont aussi critiqués pour leur *Boussole électorale*, qui a parfois mal positionné des partis sur l’échiquier politique. Enfin, des essais récents alertent sur les risques de dérives autoritaires ou xénophobes, mais ces mises en garde restent pour l’instant théoriques.

