Ali Benmakhlouf : “Les Marocains ont entamé un travail de conjuration du ‘déjà vu’ pour que la défaite de 2022 ne se reproduise pas”
L’équipe nationale de football du Maroc suscite un engouement exceptionnel parmi la population, avec plus de 10 000 supporters réunis sur la place Boujloud à Fès lors du huitième de finale contre le Canada le 4 juillet 2026. Cet enthousiasme s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, les joueurs marocains évoluent majoritairement dans des clubs européens, mais choisissent de représenter le Maroc, ce qui renforce un sentiment d’appartenance et d’identification. Le sélectionneur, Mohamed Ouahbi, né en Belgique, incarne cette diversité. Pour les Marocains, souvent empêchés de voyager en Europe ou aux États-Unis en raison de difficultés à obtenir un visa, le football offre une forme de voyage mental à travers les matchs. L’identification aux joueurs, dont les prénoms sont très répandus au Maroc (Yassine, Sofyan, Achraf, etc.), explique en grande partie cette passion. Cependant, l’article souligne un glissement problématique : l’appropriation collective du succès de l’équipe, où le « nous avons gagné » devient un sophisme, car ce ne sont pas les 40 millions de Marocains qui jouent, mais une équipe de 11 joueurs.
L’équipe nationale de football du Maroc suscite un engouement exceptionnel parmi la population, avec plus de 10 000 supporters réunis sur la place Boujloud à Fès lors du huitième de finale contre le Canada le 4 juillet 2026. Cet enthousiasme s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, les joueurs marocains évoluent majoritairement dans des clubs européens, mais choisissent de représenter le Maroc, ce qui renforce un sentiment d’appartenance et d’identification. Le sélectionneur, Mohamed Ouahbi, né en Belgique, incarne cette diversité. Pour les Marocains, souvent empêchés de voyager en Europe ou aux États-Unis en raison de difficultés à obtenir un visa, le football offre une forme de voyage mental à travers les matchs. L’identification aux joueurs, dont les prénoms sont très répandus au Maroc (Yassine, Sofyan, Achraf, etc.), explique en grande partie cette passion. Cependant, l’article souligne un glissement problématique : l’appropriation collective du succès de l’équipe, où le « nous avons gagné » devient un sophisme, car ce ne sont pas les 40 millions de Marocains qui jouent, mais une équipe de 11 joueurs.
Le philosophe marocain Ali Benmakhlouf analyse le football comme un phénomène qui crée une rupture dans le temps social marocain, comparable à des événements religieux. Cette rupture se manifeste par des comportements collectifs exceptionnels, comme des rassemblements massifs dans les lieux publics, des klaxons nocturnes ou des retards généralisés au travail, comme le 29 juin 2026 à Casablanca où seuls 3 des 20 ingénieurs inscrits à une formation sont présents à 9h. Les supporters marocains vivent ces matchs avec une intensité proche de la ferveur religieuse, où la victoire de l’équipe devient une forme de salut messianique. Cette dimension sacrée du football contraste avec le quotidien marqué par des difficultés structurelles, notamment dans l’éducation et la santé. Par exemple, 25 % des Marocains sont analphabètes, et plus de 300 000 élèves quittent l’école avant 16 ans chaque année. Le football offre ainsi un répit, une parenthèse où les règles, contrairement à la vie quotidienne, sont claires et respectées.
L’article aborde les biais des commentateurs européens lors des matchs impliquant le Maroc. Par exemple, lors du huitième de finale contre le Canada le 4 juillet 2026, des commentateurs français ont d’abord décrit les joueurs marocains comme en « souffrance », avant de minimiser leurs performances après leurs buts. Ce traitement contraste avec la manière dont les Africains, et notamment les Marocains, vivent ces matchs, avec une liesse populaire bien plus intense. Un autre exemple est donné avec le match Égypte-Argentine, où les commentateurs ont salué l’« esprit supérieur » des Argentins après leur remontée, alors que l’Égypte avait mené 2-0 pendant 79 minutes. Ces commentaires reflètent une forme de colonialisme latent, où les succès des équipes africaines sont minimisés ou présentés comme des exceptions, tandis que les performances européennes sont naturalisées.
Le football repose sur un ensemble de règles acceptées par toutes les nations participantes, ce qui en fait un espace d’égalité symbolique, même temporaire. Contrairement à la vie quotidienne au Maroc, où l’informel et la corruption sont répandus (le pays est classé internationalement à un niveau critique en matière de corruption), le football offre un cadre où les règles sont claires, appliquées et sanctionnées immédiatement (cartons, penalties, corners). Ali Benmakhlouf souligne que cette « force transcendante des règles » est salvatrice dans un contexte où l’absence de règles engendre une angoisse constante. Par exemple, le non-respect du code de la route ou l’arbitraire dans les relations avec l’administration publique sont des sources d’angoisse quotidienne. Le football rappelle ainsi l’importance de respecter des règles communes, même si cette égalité reste symbolique et limitée à la durée d’un match.
L’article met en lumière le paradoxe entre les succès sportifs et éducatifs du Maroc et les défaillances structurelles du pays. Les joueurs de l’équipe nationale et les élèves des grandes écoles marocains qui intègrent des institutions comme l’École polytechnique française sont souvent présentés comme une « vitrine » du Maroc. Cependant, ces élites (moins de 0,00001 % de la population) ne représentent pas la réalité de la majorité des Marocains. Par exemple, plus de 700 médecins quittent le Maroc chaque année pour travailler en Europe, tandis que 25 % de la population est analphabète. Les écoles privées, souvent commerciales, deviennent une alternative pour ceux qui peuvent se le permettre, mais l’école publique reste défaillante. De même, dans le système de santé, des drames comme la mort de 8 femmes en août 2025 dans un hôpital d’Agadir (ville dirigée par le chef du gouvernement) illustrent les failles structurelles. Ces élites deviennent ainsi un alibi pour justifier le statu quo.
Le match de quart de finale entre la France et le Maroc, prévu le 9 juillet 2026 à Boston, revêt une dimension symbolique forte. Il oppose une ancienne colonie à son ancien colonisateur, dans un cadre d’égalité sportive, même si cette égalité est temporaire et limitée aux 90 minutes de jeu. Les deux équipes méritent selon l’auteur d’être reconnues pour leur performance. Ce match s’inscrit dans un contexte de rapprochement politique, avec la signature prévue d’un traité d’amitié entre les deux pays à l’automne 2026. Ali Benmakhlouf souligne que les joueurs des deux équipes, ainsi que leurs sélectionneurs, restent modestes et professionnels, évitant les discours nationalistes ou géostratégiques. Il appelle à ce que ce match ne soit pas instrumentalisé pour alimenter des narratives identitaires, mais qu’il soit célébré comme un exemple de respect des règles communes, au-delà des frontières.

