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Géopolitique

L’Europe doit recommencer à construire

Le Grand Continent · mis à jour il y a 12 j

Pendant quinze ans, nous avons cherché à réguler la puissance technologique américaine plutôt que bâtir la nôtre. Il est temps de changer de doctrine.

L'Europe comme régulateur

L’Europe s’est positionnée comme un leader mondial en matière de régulation numérique, notamment avec ce qu’on appelle l’effet Bruxelles. Cette approche consiste à encadrer les pratiques des géants du numérique (comme Google, Apple, Amazon, Meta ou Microsoft) sans en posséder les infrastructures. Par exemple, la Commission européenne a mené des enquêtes sur des pratiques comme l’auto-préférence (favoriser ses propres services) ou les ventes liées (obliger l’utilisation d’un service pour accéder à un autre). Cependant, ces efforts se sont révélés insuffisants, car ils n’ont pas empêché ces entreprises de consolider leur domination. En 2025, après une décennie d’enquêtes et de procédures, les résultats restent limités : aucune mesure n’a réellement modifié les modèles économiques de ces géants, et leurs pratiques persistent.

Infrastructures sous contrôle étranger

Pendant que l’Europe se concentrait sur la régulation, les géants américains du numérique ont construit et contrôlé les infrastructures essentielles à la vie numérique européenne. Ces infrastructures incluent le cloud (stockage et traitement des données), les centres de données, les systèmes d’exploitation (comme Android ou Windows), les boutiques d’applications (Google Play, App Store), les logiciels (Microsoft Office, Adobe), et les réseaux de communication. Aujourd’hui, l’Europe dépend entièrement de ces acteurs pour des fonctions critiques comme l’intelligence artificielle, la gestion des données publiques ou les communications. Par exemple, des institutions européennes utilisent des services comme AWS (Amazon) ou Google Cloud, sans en maîtriser les clés techniques ou les données. Cette dépendance crée un vassal numérique, où l’Europe perd son autonomie stratégique.

Échec de la politique industrielle

L’Europe a négligé de développer sa propre politique industrielle dans le numérique, contrairement aux États-Unis et à la Chine. Alors que ces pays ont soutenu activement leurs champions technologiques (comme Nvidia aux États-Unis ou Huawei en Chine), l’Europe a laissé les fonds publics financer indirectement les infrastructures étrangères. Par exemple, des ministères, universités ou hôpitaux européens ont choisi des solutions américaines (Microsoft, Google, Amazon), renforçant ainsi la domination de ces acteurs. Résultat : les entreprises européennes restent dépendantes des géants américains pour le cloud, les logiciels ou l’IA. L’article souligne que cette situation n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un manque de vision stratégique et de moyens dédiés à la construction d’infrastructures européennes.

Régulation vs construction

L’Europe a privilégié une approche réglementaire (sanctionner les abus) plutôt qu’une approche constructive (développer ses propres infrastructures). Par exemple, la Digital Markets Act (DMA), entrée en vigueur en 2023, vise à limiter les pratiques anticoncurrentielles, mais elle intervient trop tard : les infrastructures sont déjà construites et contrôlées par des acteurs étrangers. Les procédures antitrust contre Google, Apple ou Amazon se sont soldées par des amendes ou des accords à l’amiable, sans remettre en cause leur modèle économique. L’article compare cette situation à vouloir éteindre un incendie avec un verre d’eau : la régulation est nécessaire, mais insuffisante pour résoudre le problème de fond, qui est la dépendance aux infrastructures étrangères.

Dépendance systémique critique

L’Europe est désormais prisonnière d’une dépendance systémique à des infrastructures numériques étrangères. Ces infrastructures, comme le cloud ou les systèmes d’exploitation, sont composées de plusieurs couches interdépendantes : matériel (puces, serveurs), logiciels (systèmes d’exploitation, applications), architectures (réseaux, protocoles), données (stockage, traitement), et autorisations (identité, authentification). L’Europe ne contrôle aucune de ces couches clés. Par exemple, 90 % des données européennes sont stockées sur des serveurs américains ou chinois. Cette dépendance affecte la productivité industrielle, l’innovation, la souveraineté numérique et même la sécurité nationale. L’article souligne que cette situation n’est pas une fatalité, mais le résultat de décennies de choix politiques et économiques.

Ce que ça pourrait changer

Pour sortir de cette impasse, l’Europe doit adopter une *politique industrielle volontariste* dans le numérique. Cela implique de développer ses propres infrastructures (cloud européen, systèmes d’exploitation, logiciels) et de réduire sa dépendance aux acteurs étrangers. L’article propose plusieurs mesures : imposer une *séparation structurelle* entre les différents secteurs (cloud, logiciels, IA), limiter les acquisitions d’entreprises européennes stratégiques par des acteurs étrangers, exiger une *interopérabilité* (compatibilité entre systèmes) et un *changement de fournisseur* facile, et interdire la dépendance technologique des institutions publiques critiques à un seul acteur étranger. L’Europe, en tant que *superpuissance économique*, dispose des ressources et des talents nécessaires pour réussir cette transition.

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