«Technologie du coup d’État»: comment conquérir l’Amérique en un clic
Le journaliste Thibault Prévost revient sur la révolution bureaucratique, menée par Trump, qui a secoué Washington..
L’article présente l’essai Technologie du coup d’État de Thibault Prévost, publié en 2026, qui analyse une transformation majeure de l’administration américaine sous la présidence de Donald Trump. L’auteur, qualifié de technocritique, s’inspire des travaux de l’écrivain italien Curzio Malaparte, qui avait théorisé dans les années 1930 que les révolutions reposent sur des méthodes techniques plutôt que sur des idéologies ou des mouvements populaires. Prévost y décrit comment les géants de la Silicon Valley (comme Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jensen Huang) ont pris le contrôle de l’appareil d’État américain, notamment via un outil d’intelligence artificielle lancé en 2026, America.gov, conçu pour faciliter les interactions entre les citoyens et le gouvernement fédéral. Cette révolution bureaucratique, menée par le département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) dirigé par Musk, a entraîné des licenciements massifs et une attrition de la fonction publique, menaçant selon l’auteur les fondements de la démocratie libérale.
Thibault Prévost explique que les informaticiens du DOGE ont infiltré les ministères américains dès janvier 2025, à la manière des gardes rouges de Mao pendant la révolution culturelle chinoise. Leur objectif était de prendre le contrôle des infrastructures de données gouvernementales, comme les centrales électriques ou les réseaux téléphoniques analysés par Malaparte, mais en utilisant des outils technologiques modernes. Les équipes de Musk ont ainsi aboli près de 300 000 postes (soit 12 % de la fonction publique fédérale américaine) et transféré des jeux de données entiers à des entreprises privées. Cette opération constitue, selon l’auteur, la plus grande fuite de données personnelles de l’histoire des États-Unis et probablement du monde. Parallèlement, des mesures comme l’abolition de programmes d’équité, diversité et inclusion (EDI) ou la suppression de milliers de pages gouvernementales sur des sujets sensibles (réchauffement climatique, droits des femmes) ont été mises en place.
L’auteur souligne une convergence d’intérêts entre le mouvement MAGA (Make America Great Again) de Donald Trump et les géants de la Silicon Valley, créant un système qualifié de technofasciste. Thibault Prévost rappelle que cette alliance n’est pas nouvelle : la Silicon Valley s’est développée sous l’influence de Ronald Reagan, gouverneur de Californie (1967-1975) puis président des États-Unis, dont les politiques étaient marquées par un autoritarisme conservateur. Des milliardaires comme Elon Musk ou Peter Thiel (fondateur de Palantir, une entreprise travaillant avec la CIA et l’armée américaine) ont financé les campagnes de Trump. Cette alliance repose sur une haine commune pour la connaissance, notamment envers les universités, perçues comme des structures de régulation et de délibération, incompatibles avec les logiques de profit et de contrôle des données portées par la tech.
Thibault Prévost met en garde contre la pérennisation de ce modèle technofasciste, même en cas d’alternance politique. Si les démocrates reviennent au pouvoir en 2028, ils devront reconstruire une administration fédérale presque ex nihilo : réembaucher des centaines de milliers de fonctionnaires, rebâtir des infrastructures et rétablir des politiques sociales. Pendant ce temps, les entreprises technologiques auront sécurisé des contrats publics juteux et imposé leur présence dans la gestion de l’État. L’auteur résume cette dynamique par une formule : le remplacement de la politique par le calcul. Il souligne que ce projet est exportable dans d’autres pays, mais qu’il n’est pas irréversible. Pour y mettre fin, il faudrait une volonté politique forte, comparable à celle qui avait permis de démanteler les trusts (monopoles) à la fin du XIXe siècle aux États-Unis.
Thibault Prévost retrace les racines de cette alliance entre technologie et autoritarisme, remontant à la dérégulation massive du secteur technologique sous Reagan. Il explique que des figures comme Musk ou Thiel, bien que présentées comme des visionnaires, sont en réalité le produit d’un affaiblissement des garde-fous démocratiques. Leur pouvoir repose sur une *abdication politique* : l’État a abandonné sa compétence au profit d’entreprises privées, dont les décisions sont guidées par des algorithmes et des logiques de profit plutôt que par le débat public. L’auteur conclut que ces acteurs ne sont pas invincibles, mais que leur défaite nécessiterait une mobilisation politique majeure, capable de remettre en cause des décennies de dérégulation et de concentration du pouvoir entre les mains de quelques milliardaires.

