Manifestations : la tentation de l’ingérence étrangère
Dans la colère qui s’exprime dans les rues européennes, Moscou et Washington trouvent un terrain propice à leur guerre politique L’article Manifestations : la tentation de l’ingérence étrangère est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article aborde la question des ingérences étrangères dans les manifestations récentes en Europe, notamment en France et en Italie. Selon les auteurs, des puissances comme la Russie ou l’Iran pourraient amplifier ou manipuler ces mouvements, mais sans en être les instigateurs directs. Kevin Limonier, spécialiste des espaces numériques, souligne que ces acteurs étrangers arsenalisent les tensions existantes pour déstabiliser les démocraties occidentales. Il met en garde contre l’idée que ces manifestations seraient suscitées par des forces extérieures, car cela permettrait aux dirigeants locaux d’éviter leurs responsabilités. Pour lui, le vrai problème réside dans les inégalités sociales qui alimentent ces mouvements, tandis que les ingérences se limitent à une instrumentalisation des crises.
Thierry Breton, commissaire européen, compare la gestion des manifestations à la crise de Ceuta (août 2026), où l’Espagne a échoué à anticiper une invasion de migrants via des canaux numériques. Kevin Limonier explique que les pays européens peinent à maîtriser leur espace informationnel, notamment sur des plateformes comme Snapchat, où les contenus disparaissent rapidement. Dès le vendredi précédant les manifestations, des acteurs surveillant les réseaux sociaux avaient détecté l’ampleur des mobilisations prévues pour le samedi. Pourtant, les services de renseignement français (renseignements territoriaux) et le ministère de l’Intérieur n’ont pas intégré ces signaux dans leur dispositif de sécurité, ce qui a contribué à l’ampleur des violences.
Marion Solletty, co-autrice d’un livre sur le risque 2027, distingue deux types d’attaques étrangères : l’amplification de phénomènes existants et les attaques physiques ou informationnelles ciblant des infrastructures critiques (cyberattaques, perturbations logistiques). Elle précise que la Russie ne cherche pas le chaos pour lui-même, mais vise à saper les fondements de la démocratie pour affaiblir l’Occident. Cette stratégie s’inscrit dans une guerre politique, où l’objectif est de semer la division et de discréditer les institutions. Solletty note que les citoyens européens, moins familiers avec la guerre froide que d’autres pays, sous-estiment ces menaces.
Maud Quessard, spécialiste des relations transatlantiques, explique que les États-Unis mènent une guerre politique ouverte contre l’Europe, avec un objectif clair : provoquer un schisme idéologique intra-occidental. Contrairement à la Russie, dont les actions restent discrètes, les États-Unis affichent leurs intentions, comme en témoigne la Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025. Ce document, décrit comme un outil de propagande, cible explicitement la France et l’Europe, accusées de déclin civilisationnel. Quessard souligne que cette stratégie, portée par des figures comme J.D. Vance ou Donald Trump, s’appuie sur des récits comme celui de l’islamo-gauchisme ou du grand remplacement, popularisés par l’extrême droite américaine depuis les années 2010.
La France est la deuxième cible des ingérences russes après l’Ukraine, selon Marion Solletty et Kevin Limonier. Trois raisons expliquent cette centralité : une raison conjoncturelle (les élections approchant en 2027, cruciales pour l’équilibre géopolitique), une raison structurelle (la puissance militaire et politique de la France, qui en fait un acteur clé en Europe) et une raison interne à la Russie (la francophilie historique du pays, malgré une oppression actuelle sans précédent). Limonier ajoute que Moscou n’hésite pas à soutenir des mouvements politiques français, à droite comme à gauche, sans cohérence idéologique, tant que cela sert ses intérêts. La France est aussi perçue comme vulnérable en raison de ses divisions sociales et de sa perméabilité aux discours russes.
Marion Solletty et Maud Quessard soulignent que les États-Unis et la Russie emploient des méthodes différentes pour déstabiliser l’Europe. La Russie agit de manière *clandestine*, sans revendiquer ses opérations, tandis que les États-Unis interviennent de façon *officielle*, via des fondations, des think tanks ou des médias alignés sur leur agenda. Solletty note que les deux pays partagent une vision commune : l’Europe est en *déclin civilisationnel*, mais leurs approches divergent. Par exemple, les États-Unis soutiennent ouvertement des partis dits *« patriotiques »* en Europe, alors que la Russie mise sur des opérations de *désinformation* et de *manipulation* pour exacerber les tensions internes. Ces stratégies visent à affaiblir la cohésion européenne et à diviser les sociétés occidentales.

