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Droit

L’expérience de la disparition forcée au féminin dans l’ancien centre secret de Derb Moulay Chérif (Casablanca, Maroc)

Champ Pénal (OpenEdition) · mis à jour il y a 21 j

Cet article porte sur l’expérience de la disparition forcée de femmes dans l’ancien centre secret de détention de Derb Moulay Chérif, durant les années de plomb au Maroc. Il met en lumière les trajectoires, les expériences et les mémoires de femmes issues de milieux sociaux, linguistiques et politiques variés.

Période des années de plomb

L’article porte sur une période de l’histoire marocaine appelée les années de plomb, qui s’étend de 1956 à 1999. Cette expression désigne une époque marquée par une répression politique intense et systématique contre toute opposition au régime. Les autorités marocaines ont alors utilisé des méthodes violentes, comme des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et des tortures, pour faire taire les militants politiques, syndicaux, étudiants ou simples citoyens. En 2004, le roi Mohamed VI a créé l’Instance équité et réconciliation (IER), une commission chargée de faire la lumière sur ces violations des droits humains. L’IER a identifié 742 personnes disparues ou décédées, dont 325 sont mortes lors d’émeutes réprimées dans la violence entre 1965 et 1990. Cependant, 173 corps n’ont jamais été retrouvés, car enterrés dans des fosses communes ou des lieux secrets.

Disparitions forcées au féminin

Les femmes ont été particulièrement invisibilisées dans les récits sur les violences politiques au Maroc. Pendant des décennies, leurs témoignages sont restés rares, contrairement à ceux des hommes. Des chercheuses comme Susan Slyomovics ou Souad Guessous ont souligné que les femmes victimes de disparition forcée ont souvent été marginalisées, notamment dans les dispositifs de réparation mis en place après les années de plomb. Par exemple, l’IER a peiné à reconnaître leur souffrance, réduisant parfois leur expérience à des cases dans des formulaires. Des exceptions existent, comme les livres de Fatna El Bouih ou de Abdellatif Laâbi, qui ont brisé le silence. Pourtant, leur rôle dans la dissidence politique a souvent transgressé les normes de genre, les plaçant au cœur de l’action militante.

Centre secret de DMC

Derb Moulay Chérif (DMC) était un centre de détention secret situé dans un commissariat de Casablanca, dans le quartier populaire de Hay Mohammadi. Construit en 1956, le bâtiment abritait officiellement des logements pour les familles de policiers, mais ses étages supérieurs servaient de lieu de torture et de disparition forcée entre 1959 et 1991. Les détenus, hommes et femmes, y étaient emmenés les yeux bandés et soumis à des interrogatoires brutaux. Le site était géré par plusieurs services de police et de sécurité, avec une surveillance assurée par des unités mobiles. Malgré son existence avérée, les autorités marocaines ont longtemps nié son existence, comme en témoignent des rapports d’Amnesty International ou des déclarations d’anciens responsables.

Mémoire et invisibilisation

Les anciens lieux de violence, comme DMC, sont des nœuds de mémoires où se croisent des récits individuels et collectifs, souvent conflictuels. Pourtant, ces sites ont été peu étudiés, à l’exception de lieux comme Tazmamart. Leur réinvestissement par des acteurs locaux soulève des tensions, comme l’a montré l’exhumation de 80 dépouilles d’une fosse commune à Casablanca en 1981, réinhumées dans un cimetière anonyme faute d’identification. Les femmes victimes de disparition forcée y occupent une place marginale, malgré leur rôle dans la résistance politique. Leur mémoire reste fragmentée, en partie à cause de l’absence d’archives accessibles et de la difficulté à documenter ces expériences.

Méthodologie de recherche

Pour étudier l’expérience des femmes disparues à DMC, les auteurs ont combiné plusieurs sources : des entretiens avec d’anciennes détenues marxistes-léninistes, des témoignages d’hommes et de femmes ayant vécu la répression, ainsi que des archives militantes et des rapports officiels. Au total, 22 entretiens semi-directifs ont été menés entre 2020 et 2025, en darija (dialecte marocain) ou en français. Les données ont été croisées avec des archives privées et des documents consultés en France et en Belgique. Cependant, l’accès aux archives officielles reste limité : en 2017, 22 050 dossiers de victimes ont été versés aux Archives du Maroc, mais leur consultation est désormais impossible en raison de leur caractère privé.

Ce que ça pourrait changer

Les femmes arrêtées à DMC étaient souvent des militantes politiques, comme les membres des organisations clandestines *Ila al-Amam* (En avant) ou *23 Mars*. Leur engagement transgressait les normes de genre, les exposant à une répression accrue. Arrêtées de jour comme de nuit, elles étaient emmenées sans savoir où elles étaient conduites, les yeux bandés. Leur expérience de la détention incluait la torture, l’isolement et l’incertitude quant à leur sort. Malgré leur rôle central dans la dissidence, leur histoire a été peu documentée. Les auteurs de l’article visent à les rendre visibles en citant leurs noms, avec leur consentement, car beaucoup ont déjà témoigné publiquement dans les médias ou des livres.

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