Edito. L’IA s’invite au Goncourt pour secouer le petit monde de l’édition : c’était ça ou mourir… de rire
Sélectionné parmi les 16 œuvres éligibles au prix Goncourt, le livre “C’était ça, ou mourir” aurait été écrit avec l’aide de l’IA. De quoi secouer le petit monde de la littérature, qui a encensé le style de l’auteur, parfois comparé à Victor Hugo.
Le roman C’était ça ou mourir, premier livre de Thélyson Orélien, est devenu le phénomène littéraire de la rentrée 2026 en France. Publié d’abord au Canada puis en France chez Grasset, il s’est vendu à environ 35 000 exemplaires et a été traduit dans une vingtaine de pays. Le livre a remporté le prix du roman Fnac et figurait sur les listes de sélection des prestigieux prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Des personnalités comme Amélie Nothomb ont salué son style, le qualifiant de prodigieux et de tour de force. Pourtant, son succès repose sur une révélation récente : son auteur nie catégoriquement l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA), bien que des soupçons pèsent sur cette origine.
Le 22 septembre 2026, un compte anonyme sur X (@Pangramed) et son créateur, l’essayiste Samuel Fitoussi, ont publié une enquête utilisant Pangram, un logiciel américain de détection de textes générés par IA. Après avoir analysé vingt passages du roman, l’outil a conclu à 100 % d’écriture par IA pour chaque extrait. Parallèlement, des médias comme La Presse et Radio-Canada ont révélé que Thélyson Orélien avait été accusé de plagiat à cinq reprises entre 2012 et 2014, en recopiant presque mot pour mot des articles d’autres auteurs. L’auteur explique que ces textes anciens ont été écrits avant l’essor de l’IA et que ses procédés d’écriture relèvent d’une tradition haïtienne et caribéenne, basée sur la répétition et le rythme.
Face aux accusations, le monde littéraire s’est divisé. Des figures comme Virginie Despentes et Amélie Nothomb ont défendu Thélyson Orélien, critiquant les outils de détection d’IA et affirmant que le roman méritait d’être célébré. L’éditeur français Grasset a maintenu sa confiance dans l’auteur, tandis que l’éditeur canadien Boréal a suspendu sa tournée promotionnelle pour préserver son bien-être. L’Académie Goncourt, après avoir initialement accordé le bénéfice du doute, a finalement retiré le livre de sa sélection le 25 septembre 2026, invoquant des analyses convergentes prouvant que le roman était très largement le produit de l’IA.
Cette affaire met en lumière les dysfonctionnements du milieu littéraire français, souvent surnommé Galligrasseuil en référence aux trois grandes maisons d’édition dominantes : Gallimard, Grasset et Le Seuil. Les jurys des prix littéraires sont composés de professionnels du secteur, parfois liés aux éditeurs qu’ils récompensent, ce qui soulève des questions sur l’objectivité des sélections. Les critères de choix reposent davantage sur le potentiel commercial et la médiatisation que sur la qualité littéraire. Par exemple, les manuscrits sont souvent évalués par des comités de lecture, mais des outils comme Manuscript AI ou Iris permettent désormais aux éditeurs de prédire le succès commercial d’un livre en quelques minutes, réduisant ainsi le rôle humain dans le processus éditorial.
Les éditeurs utilisent désormais des logiciels d’IA pour trier les manuscrits. Manuscript AI, vendu depuis janvier 2026, attribue une note de 0 à 100 au potentiel de ventes d’un manuscrit, en analysant des données de best-sellers sur vingt ans. Iris, développé par Quantifiction, évalue les textes sur une trentaine de critères, tandis qu’Inkitt repère les futurs succès en étudiant les comportements de lecture. Ces outils visent à optimiser la rentabilité, mais ils soulèvent une contradiction : les éditeurs s’indignent qu’un livre à fort potentiel commercial puisse être généré par IA, alors qu’ils s’appuient eux-mêmes sur ces technologies pour sélectionner les manuscrits. Cette affaire révèle ainsi une hypocrisie dans le secteur.
La polémique a aussi questionné la fiabilité des outils de détection d’IA. Après avoir soumis des extraits du roman à huit détecteurs différents, l’AFP a obtenu des résultats contradictoires : deux outils concluent à une écriture par IA, trois à l’inverse, et les trois restants donnent des scores allant de 7 % à 59 %. *Pangram*, l’outil utilisé pour déclencher le scandale, revendique un taux de faux positifs de 0,0026 % en français, mais ce chiffre n’a pas été validé par une étude indépendante. Alexandre Gefen, chercheur au CNRS, souligne qu’il n’existe aucun moyen de prouver qu’un texte a été entièrement écrit par un humain. Cette affaire illustre ainsi les limites des technologies actuelles pour distinguer une œuvre humaine d’une œuvre générée par IA.

