À la recherche du Québec : « Faites-moi donc rêver »
Une élection, un peu comme Noël, est un rendez-vous à date fixe qui marque le temps qui passe..
En août 2026, la journaliste Émilie Dubreuil et le photographe Ivanoh Demers reviennent sur leur projet de 2022 intitulé À la recherche du Québec. À l'époque, ils avaient sillonné la province pour comprendre ses enjeux politiques et sociaux avant les élections provinciales. Quatre ans plus tard, les deux auteurs ont changé : Dubreuil a abandonné sa coiffure blond platine et son imperméable, tandis qu'Ivanoh a troqué sa voiture contre un véhicule électrique et quitté Montréal pour la campagne. Leur questionnement reste le même : comment le Québec a-t-il évolué depuis 2022, tant sur le plan sociétal que politique ? Leur démarche s'inspire de l'écrivain américain John Steinbeck, qui en 1960 avait parcouru les États-Unis avec son chien Charlie pour saisir l'âme du pays, au-delà des discours politiques.
Le Loup Bleu est un café situé sur le Plateau Mont-Royal à Montréal, où se croisent des habitants du quartier. Ce lieu, décrit comme un espace où la ville devient village, joue un rôle social important : il brise l'isolement des personnes âgées et permet aux habitants de discuter de sujets variés, y compris la politique. Le propriétaire, Manu André, a ouvert l'établissement il y a une dizaine d'années. Parmi les habitués, on trouve Laurence Caron, une employée du secteur de la santé mentale, séparée de son conjoint mais contrainte de cohabiter temporairement en raison des prix élevés des logements. Elle incarne les difficultés économiques actuelles, où le coût de la vie limite les choix personnels.
Laurence Caron illustre la crise du logement au Québec, un enjeu majeur en 2026. Elle explique que les loyers sont si élevés qu'elle ne peut pas se permettre de vivre seule, malgré sa séparation. Ce problème n'est pas nouveau : Émilie Dubreuil rappelle que, il y a 25 ans, trouver un logement à Montréal était bien plus simple et abordable. À l'époque, son propriétaire, un Grec nommé Iosifidis, était un admirateur de Gérald Godin, un poète et indépendantiste québécois des années 1970. La situation a radicalement changé, notamment avec la montée des prix immobiliers et la difficulté croissante à accéder à un logement décent.
Les discussions politiques au Loup Bleu révèlent un sentiment de désillusion parmi les clients. Laurence Caron, de gauche, envisage de voter pour Québec solidaire (QS), un parti politique de gauche et souverainiste, mais avec peu d'enthousiasme. Elle critique le Parti québécois (PQ), jugé trop clivant, notamment sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, accusé de jouer sur les divisions eux/nous. Patrick Bermudez, un autre habitué, exprime son mécontentement face au niveau des débats politiques, qu'il juge ennuyeux, prévisibles et remplis de clichés. Il cherche un espoir crédible plutôt qu'un rêve collectif, reflétant un désenchantement généralisé envers les partis traditionnels.
En 2022, lors de leur première enquête, les auteurs avaient constaté l'absence de rêve collectif ou de projets de société ambitieux au Québec. Quatre ans plus tard, ce constat persiste. Laurence Caron lance un appel ironique : Faites-moi donc rêver ! soulignant le manque d'inspiration des partis politiques. Les projets comme le troisième lien autoroutier, une infrastructure controversée, sont souvent cités comme les seuls exemples de projets de société proposés. Cette situation reflète une lassitude des citoyens envers une politique perçue comme déconnectée de leurs réalités quotidiennes, notamment économiques.
Le Loup Bleu incarne un phénomène plus large : l'importance des lieux de rencontre informels dans une société de plus en plus atomisée. Patrick Bermudez, un habitué, souligne que ces espaces permettent de réduire l'isolement et de favoriser les échanges entre individus. Catherine Sicot, une cliente d'origine bretonne, partage cet avis, voyant dans ce café un moyen de créer du lien social. Ces lieux jouent un rôle clé dans la cohésion des communautés, surtout pour les personnes âgées ou celles vivant dans des environnements urbains où les interactions spontanées se raréfient.
Les discussions au Loup Bleu révèlent une tendance préoccupante : l'attention des Québécois se porte davantage sur la politique américaine que sur les enjeux locaux. Manu André, le propriétaire du café, exprime son mécontentement face à cette situation, qu'il attribue à l'élection de Donald Trump. Cette focalisation sur les États-Unis, au détriment des débats québécois, est perçue comme un symptôme d'un manque d'intérêt ou de confiance envers les institutions locales. Elle illustre aussi une forme de dépendance culturelle ou médiatique envers le voisin américain.
En août 2026, Émilie Dubreuil et Ivanoh Demers repartent sur les routes du Québec pour une nouvelle enquête, cette fois-ci à l'approche des élections provinciales. Leur objectif est de saisir les transformations du territoire et de ses habitants, en s'inspirant de la méthode de John Steinbeck. Ils souhaitent écouter les récits des Québécois, comprendre leurs espoirs, leurs désillusions et leurs aspirations, sans se limiter aux discours politiques. Leur périple coïncide avec l'automne, une saison propice aux couleurs et aux réflexions, symbolisant peut-être un nouveau départ pour la province.

