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«You Can See Everything»: la vérité si elle ment

Le Devoir · mis à jour il y a 20 j

Le documentaire de Nathan Fielder et Lance Oppenheim semble emprunter aux codes du documenteur..

Documentaire oscarisable

Le documentaire You Can See Everything (titre français : Vous pouvez tout voir) est présenté comme une œuvre majeure, susceptible d’être en lice pour l’Oscar du meilleur film documentaire en 2026. Réalisé par Nathan Fielder et Lance Oppenheim, ce film se distingue par une durée exceptionnelle de 174 minutes et une approche innovante pour explorer les thèmes de la vérité, de la fiction et de la surveillance à l’ère numérique. Tourné sur plusieurs années, il se concentre sur les derniers mois précédant l’incarcération d’Elizabeth Holmes, condamnée en 2022 à 11 ans de prison pour fraudes technologiques et financières avec sa société Theranos. Le projet a bénéficié d’un accès illimité aux protagonistes, permettant de filmer des scènes intimes, comme Billy Evans, le mari d’Elizabeth Holmes, nu sous la douche, ou des conversations enregistrées à distance. Cette transparence totale, annoncée par un message texte d’Elizabeth Holmes (« You Can See Everything »), place le documentaire au cœur des débats sur la post-vérité et la médiatisation extrême de notre époque.

Elizabeth Holmes et Theranos

Elizabeth Holmes est une figure controversée de la techno-science américaine. À 19 ans, en 2003, elle fonde Theranos, une entreprise promettant des examens médicaux révolutionnaires grâce à une technologie miniaturisée. En 2014, elle devient la plus jeune self-made milliardaire des États-Unis, avec une valorisation de son entreprise estimée à 9 milliards de dollars. Cependant, en 2015, des enquêtes révèlent que Theranos a trompé investisseurs, patients et médias en utilisant des machines défectueuses et en falsifiant des résultats. Holmes est finalement condamnée en 2022 pour fraude, escroquerie et conspiration, ce qui entraîne son incarcération en 2023 à la prison de Bryan Camp au Texas. Le documentaire suit les semaines précédant son entrée en prison, où elle tente de se réhabiliter en exposant sa « vraie » personnalité, tout en niant avoir menti, malgré les preuves accablantes.

Post-vérité et mensonges

Le documentaire explore le concept de post-vérité, une époque où les faits objectifs ont moins d’influence que les émotions et les croyances personnelles. Elizabeth Holmes incarne cette ambiguïté : elle affirme ne jamais avoir menti, tout en reconnaissant avoir créé un personnage public pour séduire investisseurs et médias. Le film interroge la frontière entre réalité et fiction, notamment à travers la comparaison avec l’actrice Amanda Seyfried, qui l’a incarnée dans la série The Dropout (2022) et qui rejoint l’équipe documentaire pour analyser ses déclarations. Holmes déclare ainsi : « Ils ne jouent pas mon rôle. Ils jouent un personnage que j’ai créé », soulignant la porosité entre sa vie réelle et son image médiatique. Le mensonge, qu’il soit intentionnel ou auto-persuasif, devient un thème central, illustré par ses larmes lors d’une entrevue où Nathan Fielder lui rappelle ses condamnations.

Méthode documentaire immersive

Nathan Fielder, connu pour ses approches gonzo (ultra-subjective et immersive) dans des émissions comme Nathan For You, utilise ici une méthode similaire pour déconstruire la personnalité d’Elizabeth Holmes. Il s’installe dans la maison du couple à San Diego, filme des scènes du quotidien (comme le couple regardant The Dropout ensemble), et multiplie les situations malaisantes pour révéler les contradictions de Holmes. Le documentaire emprunte aussi aux codes de la téléréalité et des réseaux sociaux, où tout est montré et partagé, brouillant les limites entre vie privée et publique. Fielder pousse l’expérience jusqu’à rejouer des scènes non filmées avec Amanda Seyfried, ajoutant une couche de fiction à la réalité déjà complexe. Cette approche interroge l’éthique du cinéma documentaire à l’ère de la surveillance généralisée.

Voyeurisme et limites éthiques

Le film soulève des questions éthiques sur le voyeurisme et l’exploitation médiatique à l’ère numérique. En montrant des moments intimes, comme la nudité de Billy Evans ou les larmes d’Elizabeth Holmes, les réalisateurs poussent les limites de ce qui est acceptable au cinéma. Le documentaire interroge aussi l’impact de l’observation sur les personnes filmées : Elizabeth Holmes et son mari modifient-ils leur comportement en sachant qu’ils sont sous surveillance constante ? Cette dynamique, appelée effet Hawthorne en sciences sociales, est un paradoxe central du film. Après l’incarcération d’Elizabeth Holmes, le documentaire bascule dans une dimension autoréférentielle, où Amanda Seyfried analyse ses propres déclarations, ajoutant une couche de complexité supplémentaire sur la nature de la vérité et de la représentation.

Ce que ça pourrait changer

Le documentaire s’inscrit dans un contexte culturel marqué par l’hypermédiatisation et la culture de l’ego en ligne, symbolisée par l’expression *« ego.com »*. Il mêle les codes du *documenteur* (faux documentaire), de la téléréalité et des réseaux sociaux, reflétant une époque où la frontière entre vie privée et publique s’estompe. Le titre *You Can See Everything* renvoie à cette transparence forcée, où tout est visible et partageable. Le film illustre aussi la fascination pour les figures de la techno-science déchues, comme Elizabeth Holmes ou Ghislaine Maxwell (détenue dans la même prison), dont les destins sont liés à des scandales de manipulation et de fraude. Enfin, la présence d’Amanda Seyfried, qui a remporté un Golden Globe pour son interprétation d’Elizabeth Holmes, ajoute une dimension méta au documentaire, interrogeant la façon dont la fiction influence notre perception de la réalité.

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