La coexistence pacifique dans un village scindé en deux par la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie
Le fleuve Sénégal, qui constitue la frontière naturelle entre le Sénégal et la Mauritanie, scinde le village de Guidakhar en deux. Sur les deux berges, les villageois ainsi séparés conservent pourtant leurs relations, au rythme paisible du fleuve et des liens de parenté qui persistent, raconte “Le Soleil”..
Le village de Guidakhar, situé sur les rives du fleuve Sénégal, est scindé en deux par la frontière naturelle entre le Sénégal et la Mauritanie. Bien que séparés par cette ligne administrative, les habitants des deux côtés du fleuve maintiennent des liens étroits et une coexistence pacifique. Le village sénégalais et son homologue mauritanien, tous deux nommés Guidakhar, partagent une histoire commune remontant aux années 1900, lorsque des ancêtres ont traversé le fleuve pour fonder la partie mauritanienne. Cette proximité géographique et historique a favorisé des échanges constants, malgré la division politique. Le paysage autour de Guidakhar est marqué par des cultures variées : canne à sucre du côté sénégalais et rizières du côté mauritanien, illustrant la diversité économique de la région.
En 1989, un litige entre éleveurs mauritaniens et agriculteurs sénégalais sur le fleuve Sénégal a dégénéré en un conflit diplomatique majeur, entraînant une rupture des relations entre les deux pays jusqu’en 1992. À Guidakhar, cette crise a eu des conséquences directes : la Mauritanie a récupéré les terres exploitées par les Sénégalais, expulsant une partie des habitants vers le Sénégal. Certaines familles mauritaniennes ont été déportées de l’autre côté de la frontière et ont dû attendre jusqu’à trois ans avant de régulariser leur situation. Depuis, chaque communauté cultive ses champs de son côté, mais les liens familiaux et sociaux n’ont jamais été rompus. Les échanges commerciaux et familiaux se poursuivent, bien que les terres perdues en 1989 aient réduit les opportunités économiques.
Malgré la frontière, les habitants de Guidakhar Sénégal et Guidakhar Mauritanie entretiennent des relations familiales et sociales très fortes. Les mariages entre les deux rives sont fréquents, et les cérémonies (mariages, baptêmes, fêtes religieuses comme la Tabaski) sont célébrées ensemble. Une pirogue motorisée facilite les déplacements entre les deux villages, notamment pour les événements familiaux. Les jeunes perpétuent ces liens à travers des activités communes, comme des tournois de football inter-villages (Navétanes ou nawete en wolof), qui se déroulent alternativement des deux côtés du fleuve. Ces échanges renforcent la cohésion sociale et montrent que la frontière n’a pas effacé les liens du sang et de la culture.
Les échanges économiques entre les deux rives de Guidakhar restent actifs, malgré les bouleversements de 1989. Les femmes du groupement d’intérêt économique (GIE) de Guidakhar Sénégal transforment des produits locaux comme le riz, et leurs voisins mauritaniens viennent régulièrement acheter ces denrées. Ces échanges montrent que la frontière n’a pas stoppé les activités commerciales, bien que certains champs aient été confisqués. Les habitants soulignent que les relations économiques sont moins problématiques que dans d’autres zones frontalières, grâce à la persistance des liens familiaux et à la bonne organisation administrative locale.
Sur le plan administratif, les habitants de Guidakhar Sénégal ne rencontrent pas de difficultés majeures pour obtenir des documents comme les certificats de résidence. La mairie locale délivre ces papiers après une enquête, ce qui facilite les démarches. Cependant, l’enclavement du village reste un problème récurrent, surtout pendant l’hivernage (de juillet à octobre), lorsque les routes deviennent impraticables à cause des pluies. Les habitants ont récemment rencontré des responsables pour trouver des solutions, mais l’accès reste difficile. Le chef du village, Vieux Gaye, insiste sur la nécessité de préserver les liens familiaux malgré ces obstacles logistiques.
Le chef du village de Guidakhar Sénégal, Vieux Gaye, lance un message clair à la jeunesse : maintenir la flamme de la fraternité entre les deux rives, comme l’ont fait les générations précédentes. Malgré les frontières et les crises politiques, les habitants des deux côtés du fleuve Sénégal continuent de coexister en harmonie. La piste cahoteuse qui mène à Guidakhar symbolise cette résilience : elle relie deux communautés qui refusent de se laisser diviser par une frontière administrative. Les liens du sang, les traditions et les échanges quotidiens montrent que la paix et la solidarité peuvent persister, même dans des contextes géopolitiques complexes.

