Les travailleurs de la réclusion administrative
Menée à Paris, à Lampedusa et à Lesbos, une enquête ethnographique plonge dans les coulisses de l'enfermement administratif des étrangers en situation irrégulière..
Les centres de rétention administrative (CRA) sont des lieux où l'État français retient des étrangers en situation irrégulière en attendant leur expulsion. Ces espaces, souvent comparés à des prisons, sont gérés par une multitude d'acteurs : policiers, entreprises privées, associations ou même bénévoles. En France, en Italie et en Grèce, ces centres se multiplient, mais leur fonctionnement quotidien reste peu connu. L'enquête de Louise Tassin révèle que ces lieux ne sont pas des exceptions juridiques, mais des espaces normalisés où des tâches routinières, comme l'accueil ou le nettoyage, sont souvent déléguées à des prestataires privés. L'État ne disparaît pas, mais transforme ses méthodes de contrôle en externalisant une partie de la gestion. Par exemple, en France, des entreprises privées s'occupent de l'entretien ou de la restauration, tandis qu'en Italie, des coopératives sociales gèrent des centres comme à Lampedusa.
L'opacité est un mécanisme central des centres de rétention. Leur éloignement géographique, comme à Molnay en région parisienne ou à Lampedusa, les rend invisibles au public. À Lesbos, avant la création d'un centre dédié, l'enfermement se dispersait dans des commissariats ou des lieux non officiels, rendant le système encore plus difficile à cerner. Le vocabulaire utilisé par les institutions contribue aussi à masquer la réalité de la privation de liberté. Par exemple, à Lampedusa, les centres sont appelés hotspots ou centres de permanence temporaire, ce qui banalise leur fonction. Cette opacité sert deux objectifs : elle rend l'enfermement moins visible et renforce des stéréotypes sur les migrants, comme l'image d'une île-prison pour Lampedusa.
La gestion des centres repose sur une délégation massive des tâches à des acteurs non étatiques. En France, des entreprises privées assurent l'accueil, la restauration ou le nettoyage, tandis qu'en Italie, des coopératives sociales gèrent des centres comme à Lampedusa. À Lesbos, des bénévoles prennent en charge une partie de l'assistance, remplaçant partiellement l'État. Ces travailleurs, souvent précaires, sont recrutés dans des conditions difficiles et partagent parfois des parcours similaires à ceux des personnes retenues. Leur rôle est central : ils assurent la logistique, mais aussi des tâches informelles comme la médiation ou la traduction. Leur position ambiguë entre coopération et distance professionnelle crée des tensions, mais aussi des formes de solidarité. Leur travail, bien que crucial, reste peu reconnu et mal rémunéré.
Les employés des centres de rétention sont souvent des travailleurs précaires, parfois issus de l'immigration ou ayant eux-mêmes été sans-papiers. Leur précarité les place dans une position ambivalente : ils doivent appliquer les règles tout en gérant les urgences quotidiennes. Par exemple, ils peuvent être amenés à désamorcer des conflits ou à interpréter des procédures pour les personnes retenues, dépassant ainsi leur mission initiale. Leur expertise pratique, comme la traduction ou la médiation, n'est pas officiellement reconnue. Leur travail contribue à produire et hiérarchiser les catégories migratoires, distinguant par exemple les bons migrants des mauvais. Leur situation illustre comment l'enfermement repose sur une main-d'œuvre subalterne et vulnérable.
L'ouvrage montre comment la délégation du contrôle migratoire conduit à une dépolitisation du travail en rétention. Les policiers se concentrent sur le maintien de l'ordre ou les tâches administratives, tandis que les interactions quotidiennes sont confiées à des prestataires privés ou associatifs. Cette division du travail éloigne physiquement et symboliquement les autorités des personnes retenues, rendant le contrôle plus abstrait. Le vocabulaire utilisé, comme celui de l'accueil ou de l'hôtellerie, euphémise la réalité de l'enfermement. Les travailleurs eux-mêmes intériorisent cette rhétorique, se percevant comme des exécutants sans pouvoir de décision. Ce mécanisme favorise une perception homogénéisante des migrants et réduit la responsabilité de l'État dans la gestion de ces espaces.
Les travailleurs des centres de rétention participent activement à la production et à la hiérarchisation des catégories migratoires. Leur position leur permet d'investir les processus de catégorisation morale et raciale, distinguant par exemple les bons migrants des mauvais. Cette distinction s'appuie sur des critères comme la nationalité, l'apparence ou le comportement. Par exemple, certains travailleurs peuvent accorder plus d'attention à des groupes perçus comme vulnérables, tandis que d'autres appliquent des règles plus strictes à d'autres. Ces pratiques, bien que non officielles, influencent la manière dont les migrants sont traités et perçus. Elles reflètent comment les catégories étatiques sont concrètement mobilisées et redéfinies au quotidien par ceux qui appliquent les règles.
L'enquête de Louise Tassin s'inscrit dans un contexte européen marqué par un durcissement des politiques migratoires. Par exemple, le Parlement européen a adopté en juin 2026 le règlement *retour*, qui renforce l'externalisation du contrôle migratoire. Ce texte prévoit la création de centres de rétention en dehors de l'Union européenne et systématise le recours à l'enfermement administratif. Ces évolutions s'accompagnent d'une augmentation des espaces d'enfermement et d'une diversification des acteurs impliqués dans leur gestion. L'ouvrage montre comment ces changements transforment les modes d'intervention de l'État, tout en révélant les limites et les contradictions de ces politiques, notamment en termes de transparence et de respect des droits.

