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Géopolitique

Pourquoi à gauche on aime Poutine ?

Le Grand Continent · mis à jour 25 sept.

Comment l’anti-impérialisme occidental peut empêcher de voir l’impérialisme russe L’article Pourquoi à gauche on aime Poutine ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Deux chercheurs russes

Ilya Boudraïtskis et Ilya Matveev sont deux historiens et politologues spécialisés dans l’étude de la gauche russe et des dynamiques impérialistes post-soviétiques. Ils enseignent respectivement à l’Université d’Helsinki et à Berkeley. En septembre 2026, ils publient Russia’s New Imperialism: Capital and Ideology aux presses universitaires de Stanford, un ouvrage qui analyse l’impérialisme russe contemporain en examinant ses dimensions économiques et idéologiques. Leur travail s’appuie sur des recherches approfondies et des publications antérieures, notamment dans des médias d’opposition russes. Leur approche se distingue par une volonté de reconnaître explicitement la Russie comme un acteur impérialiste, un statut souvent contesté au sein de la gauche européenne.

Impérialisme russe contesté

Malgré les preuves évidentes d’une politique étrangère agressive de la Russie, notamment envers l’Ukraine et d’autres pays de l’espace post-soviétique, une partie de la gauche européenne refuse de qualifier ces actions d’impérialistes. Certains chercheurs estiment que la Russie ne correspond pas à la définition léniniste traditionnelle de l’impérialisme, car elle n’exporterait pas suffisamment de capitaux. D’autres la présentent comme une victime de l’expansion de l’OTAN, justifiant ainsi ses interventions militaires comme des mesures défensives. Cette position, qualifiée de cécité théorique par les auteurs, a conduit des groupes de gauche à nier la possibilité même d’une invasion de l’Ukraine avant le 24 février 2022. Leur analyse repose sur l’idée que seul l’Occident serait capable d’impérialisme, réduisant les actions russes à des réactions légitimes.

Paradoxe de la gauche

Le paradoxe souligné par les auteurs réside dans le fait que la gauche, souvent critique envers l’impérialisme occidental, peine à reconnaître l’impérialisme russe. Cette cécité s’explique par deux raisons principales : une position politique orientée, où la condamnation de Poutine est évitée, et un angle mort théorique. Selon ce dernier, l’impérialisme ne pourrait être que occidental, car il serait défini par des critères économiques systémiques propres à l’Occident. Cette vision ignore les spécificités de l’impérialisme russe, qui combine des logiques économiques et idéologiques distinctes. Les auteurs citent l’exemple de la revue Salvage, cofondée par China Miéville, qui analysait l’invasion de l’Ukraine comme une imitation des pratiques impérialistes occidentales, sans reconnaître la singularité de la Russie.

Nouvelle théorie de l'impérialisme

Les auteurs proposent une révision de la théorie classique de l’impérialisme, qui se limitait souvent à une analyse économique. Ils s’appuient sur les travaux de Hannah Arendt et sur l’histoire de l’Empire colonial britannique pour montrer que l’impérialisme relève aussi d’une rationalité politique, où l’expansion de l’État devient une fin en soi, indépendamment des intérêts économiques. Cette approche permet de distinguer deux périodes dans l’impérialisme russe post-soviétique : une première phase (2000-2014) marquée par une expansion économique au service du grand capital russe, et une seconde phase (à partir de 2014) où la logique devient idéologique et militaire, avec une primauté du politique sur les intérêts économiques. Cette transition est illustrée par des événements comme les manifestations de la place Bolotnaïa en 2011-2012 et la crise de Maïdan en 2014.

Tournant de 2014

L’année 2014 marque un tournant dans la politique russe, passant d’une logique économiquement rationnelle à une logique idéologique et expansionniste. Avant cette date, la Russie menait une politique d’expansion économique dans l’espace post-soviétique, alignée sur les intérêts du grand capital. Après 2014, l’État russe adopte une idéologie totale, où l’expansion militaire devient une fin en soi, même si elle nuit aux intérêts économiques du pays. Cette transition s’explique par des événements clés comme les manifestations de la place Bolotnaïa, les Printemps arabes et la crise de Maïdan, qui ont convaincu l’élite russe que l’Occident cherchait à renverser le régime. Ces événements ont nourri une idéologie conservatrice, réactionnaire et impériale, formalisée dans des think tanks proches du Kremlin dès les années 2000.

Kleptocratie vs idéologie

Une partie des analyses du régime poutinien le décrivent comme une kleptocratie, où la corruption et l’enrichissement personnel des élites expliquent les actions du pouvoir. Cependant, cette lecture soulève une question : pourquoi le régime a-t-il accepté de perdre des milliards d’euros en actifs gelés en Occident après 2014 et pendant la guerre en Ukraine ? Les auteurs proposent une synthèse entre cette vision et leur analyse idéologique. Selon eux, la logique kleptocratique repose sur une pulsion de reïderstvo (prise de contrôle hostile), où la Russie se perçoit comme un acteur devant soit réaliser des prises de contrôle, soit en subir. Cette vision binaire, inspirée des pratiques du capitalisme russe des années 1990-2000, explique pourquoi Poutine a accepté de sacrifier des intérêts économiques pour des objectifs idéologiques et militaires.

Ce que ça pourrait changer

L’imaginaire politique russe a évolué vers une vision où la survie de la Russie dépend de sa capacité à frapper la première, comme le suggère l’analogie des *orques et des ours polaires* utilisée par Poutine. Selon cette métaphore, les orques (symbolisant l’Occident) menacent de dévorer les ours polaires (la Russie), qui doivent donc attaquer les premiers pour survivre. Cette logique, systématisée dans le discours officiel, illustre le passage d’une idéologie *partielle* (cynique et économique) à une idéologie *totale* (globale et cohérente). Elle explique aussi pourquoi le régime accepte des pertes économiques massives : la survie politique et idéologique prime sur les intérêts matériels. Cette vision binaire et agressive structure désormais la politique étrangère russe.

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