Mathieu Thomas revisite le roman gothique québécois
Le romancier a appliqué la méthode de Lovecraft dans «L’horreur de Beaumanoir», récit onirique sombrant dans la folie..
Mathieu Thomas, romancier québécois, publie L’horreur de Beaumanoir, un roman qui s’inscrit dans la tradition du gothique québécois tout en intégrant des éléments de l’univers fantastique de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937). Ce genre littéraire, né au XVIIIe siècle en Europe, se caractérise par des atmosphères sombres, des intrigues mystérieuses et des éléments surnaturels. Lovecraft, figure majeure de l’horreur cosmique, est connu pour des œuvres comme L’appel de Cthulhu (1928), où des entités monstrueuses menacent l’humanité. Thomas, bibliothécaire à l’Université de Montréal, s’inspire directement de cette méthode pour créer une plongée dans la folie à travers un récit onirique. Le roman est publié en 2026 aux éditions Québec Amérique et compte 272 pages.
L’histoire suit Rodolphe Cartier, un consultant en histoire de 46 ans spécialisé dans la documentation pour des jeux vidéo. Après plusieurs échecs commerciaux, son entreprise décide de se tourner vers l’univers de Lovecraft pour relancer son activité. Cartier est chargé de se documenter sur l’écrivain, mort prématurément à 46 ans en 1937. Le récit explore sa descente progressive dans la folie, marquée par des questions sur sa santé mentale et une tentative de donner un sens à des événements inexplicables. L’intrigue bascule lorsque Cartier traverse un passage piéton mystérieux situé dans le quartier du Mile Ex, à Montréal, entre les rues Esplanade et Saint-Urbain. Cette scène marque le début d’une plongée dans un univers fantastique et sombre, bien plus sombre que le premier roman de Thomas, Ceux dont on ne redoute rien (2021).
Pour reconstituer le parcours de Lovecraft au Québec, Cartier fait appel à Serge Auger, un guide touristique au caractère désagréable et caricatural, décrit comme appartenant à la « droite jambon » (expression désignant une droite populiste et conservatrice). Lovecraft a effectivement séjourné trois fois à Québec entre 1930 et 1932, ce qui représente les seules fois où il a quitté les États-Unis. Ces voyages, bien que fatigants pour lui, ont marqué son œuvre. L’intrigue mène Cartier à Charlesbourg, en banlieue de Québec, où se trouvait autrefois le château de Beaumanoir, une résidence du XVIIIe siècle associée à François Bigot, dernier intendant de la Nouvelle-France (1748-1760). Ce personnage historique est souvent décrit comme cruel et corrompu dans les récits de l’époque.
Le château de Beaumanoir, aujourd’hui disparu, était un lieu touristique important au XIXe siècle. Il a nourri les fantasmes de romanciers de l’ère victorienne, comme William Kirby, Joseph Marmette et Edmond Rousseau, qui y ont situé des intrigues mettant en scène des femmes séquestrées ou séduites par Bigot. Ces récits s’inscrivaient dans une tradition littéraire où l’Histoire sert de décor à des histoires fantastiques ou gothiques. Mathieu Thomas explique avoir choisi ce lieu pour ancrer son roman dans une réalité québécoise tout en s’inspirant de la méthode lovecraftienne, qui puise dans le passé lointain pour créer une atmosphère d’horreur. Aujourd’hui, le site est occupé par un quartier de bungalows anonymes, mais il reste un symbole de l’histoire coloniale et littéraire du Québec.
Le roman se déroule dans le Québec du milieu des années 2010, sous le gouvernement de Philippe Couillard (premier ministre de 2014 à 2018), que l’auteur qualifie de « vraiment triste ». Cette période est marquée par des tensions politiques et sociales, ce qui contraste avec l’atmosphère onirique et fantastique du récit. Par ailleurs, Thomas fait un lien avec son premier roman, Ceux dont on ne redoute rien (2021), en intégrant une anecdote historique : la visite de Louis-Joseph Papineau et John Neilson au château de Beaumanoir en septembre 1831, qui coïncide avec le début de la rupture entre ces deux figures du mouvement patriote. Cette scène sert d’Easter egg (clin d’œil caché) pour les lecteurs attentifs, reliant les deux œuvres de l’auteur.
Mathieu Thomas décrit *L’horreur de Beaumanoir* comme un *« roman de bibliothécaire »*, soulignant le plaisir de la recherche documentaire. Pour donner un réalisme à son récit, il utilise des sources modernes comme les notices Wikipédia ou les archives numériques de **BAnQ** (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), plutôt que des scènes de microfilms poussiéreux. Cependant, il s’autorise des libertés en imaginant une bibliothèque secrète accessible par une porte dérobée. L’auteur explique avoir écrit *« un livre qu’il aurait aimé lire »*, mêlant histoire, fantastique et enquête. Contrairement aux romans historiques grand public, souvent critiqués pour leur manque de profondeur, Thomas cherche à instruire tout en plongeant le lecteur dans une intrigue captivante, en s’appuyant sur des faits historiques précis.

