Ces algues étouffent les Antilles : et si on les transformait en compost ou en béton ?
Malgré des échouements réguliers de sargasses en Martinique et en Guadeloupe, chercheurs et industriels peinent à transformer ce fléau en source de revenus. Pourtant, ces algues brunes peuvent servir de fertilisants ou de biomatériaux.
Depuis 2011, les sargasses (Sargassum spp.), des algues brunes flottantes, envahissent massivement les côtes des Antilles françaises et d’autres régions tropicales. Leur prolifération s’est intensifiée ces dernières années, avec des échouages records en 2015, 2018 et 2021, où jusqu’à 1 million de tonnes d’algues ont été recensées en Martinique et en Guadeloupe. Ces invasions perturbent les écosystèmes marins en étouffant les herbiers de posidonies et en asphyxiant les poissons, tout en dégageant des gaz toxiques comme l’ammoniac et le sulfure d’hydrogène lors de leur décomposition sur les plages. Les scientifiques attribuent ce phénomène à plusieurs facteurs, dont le réchauffement climatique, l’apport accru de nutriments (comme les engrais agricoles) dans les océans et les courants marins modifiés par les activités humaines.
Les échouages de sargasses ont des conséquences sanitaires et économiques majeures pour les Antilles. Les gaz toxiques émis par les algues en décomposition provoquent des irritations des voies respiratoires, des maux de tête et des nausées chez les habitants et les touristes, entraînant parfois des hospitalisations. Sur le plan économique, le secteur touristique, vital pour ces îles, subit des pertes estimées à plusieurs dizaines de millions d’euros par an en raison de la dégradation des paysages et de la réputation des destinations. Les coûts de ramassage et de traitement des algues représentent également un fardeau pour les collectivités locales, qui dépensent entre 5 et 10 millions d’euros par an pour gérer cette crise. En 2021, la Guadeloupe a par exemple mobilisé 8 millions d’euros pour financer des opérations de collecte et de valorisation.
Face à cette crise, des solutions de valorisation des sargasses sont explorées pour transformer ce déchet en ressource. Parmi les pistes étudiées, le compostage est une option prometteuse : les algues, riches en matière organique, pourraient être compostées pour enrichir les sols agricoles des Antilles, réduisant ainsi le recours aux engrais chimiques. Une autre voie est leur utilisation dans la fabrication de béton vert, où les sargasses pourraient remplacer partiellement le sable ou le ciment, réduisant l’empreinte carbone de ce matériau. Des projets pilotes sont en cours, comme celui porté par l’entreprise guadeloupéenne AlgoSarg, qui teste la production de panneaux de béton à base d’algues. Ces initiatives pourraient aussi créer des emplois locaux et dynamiser l’économie circulaire.
Malgré ces opportunités, plusieurs obstacles freinent la valorisation des sargasses. D’abord, leur composition variable et leur teneur élevée en sel et en métaux lourds (comme l’arsenic) compliquent leur transformation en compost ou en matériau de construction, nécessitant des traitements préalables coûteux. Ensuite, les infrastructures locales pour traiter ces algues à grande échelle font souvent défaut, obligeant les collectivités à externaliser une partie du processus. Enfin, les financements publics restent insuffisants pour soutenir des projets à long terme, malgré les appels répétés des associations environnementales et des élus locaux. En 2022, l’État français a débloqué 10 millions d’euros pour la gestion des sargasses, mais ce montant est jugé insuffisant par les acteurs locaux.
La gestion des sargasses implique une coordination entre plusieurs acteurs aux Antilles. Les **collectivités territoriales** (conseils régionaux et généraux) organisent le ramassage et financent les opérations de collecte, tandis que les **associations environnementales** alertent sur les impacts écologiques et sanitaires. Les **scientifiques**, notamment ceux de l’**Institut de recherche pour le développement** (IRD) et de l’**Université des Antilles**, étudient les causes des proliférations et testent des solutions de valorisation. Les **entreprises locales**, comme AlgoSarg ou des coopératives agricoles, tentent de développer des filières économiques autour des sargasses. Enfin, l’**État français** intervient via des subventions et des plans d’action, mais son rôle est souvent critiqué pour son manque de moyens et de vision à long terme.

