Marc Billaud, chercheur en cancérologie : «En France
Deuxième pays le plus touché par le cancer du sein, la France ne prend pas suffisamment en compte les facteurs environnementaux qui contribuent à leur apparition, estime Marc Billaud. Dans cet entretien pour Vert, le directeur de recherche émérite au CNRS plaide pour faire de la prévention une priorité..
La France est l’un des pays les plus touchés au monde par le cancer du sein, avec environ 61 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année. Cette incidence est en augmentation, contrairement à d’autres pays comme le Danemark, où elle a diminué de 32 % en trente ans. En France, l’incidence a progressé de 60 % chez les femmes de moins de 30 ans entre 1990 et 2023, et de 32 % chez les femmes de 40 ans. Le cancer du sein représente ainsi un enjeu majeur de santé publique dans le pays. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a évoqué le vieillissement de la population pour expliquer cette hausse, mais Marc Billaud, chercheur en cancérologie, souligne que cette explication ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble des facteurs en jeu.
En France, la prévention du cancer du sein repose principalement sur des comportements individuels, comme la surveillance du poids, la limitation de la consommation d’alcool, l’autopalpation ou le dépistage par mammographie. Cependant, ces mesures ne prennent pas en compte les facteurs environnementaux et professionnels, pourtant documentés comme des causes potentielles de la maladie. Marc Billaud critique cette approche, soulignant qu’elle reporte la responsabilité sur les individus sans agir sur les causes collectives. Il rappelle que des facteurs comme les pesticides, la pollution atmosphérique ou le travail de nuit sont des enjeux de santé publique qui nécessitent des décisions politiques.
Plusieurs facteurs environnementaux sont associés à un risque accru de cancer du sein. Les pesticides, notamment le DDT, sont suspectés d’augmenter ce risque, surtout en cas d’exposition in utero. Une étude de 2026 a montré une diminution de 10 % du risque de cancer du sein après la ménopause chez les femmes consommant des fruits et légumes biologiques, suggérant un lien avec les pesticides. Le travail de nuit, classé comme probablement cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer, et la pollution atmosphérique, notamment due au dioxyde d’azote, sont également incriminés. En France, environ 1 700 cancers du sein par an pourraient être attribués à ce polluant. D’autres expositions professionnelles, comme celles des pompières ou des personnels soignants exposés à l’oxyde d’éthylène, sont aussi pointées du doigt.
Marc Billaud critique le discours des pouvoirs publics, qui minimise le rôle des facteurs environnementaux dans l’augmentation des cancers du sein. Il dénonce un biais de cadrage : les autorités invoquent un manque de preuves scientifiques pour écarter ces facteurs, alors que les études épidémiologiques s’appuient sur des faisceaux d’arguments plutôt que sur des preuves absolues. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a notamment estimé que rien ne permet d’affirmer que les pesticides expliquent à eux seuls le doublement du nombre de cancers du sein. Billaud répond que les cancers sont multifactoriels et que les expositions peuvent s’additionner ou agir en synergie, créant des effets cocktails.
Marc Billaud souligne que la réticence des pouvoirs publics à reconnaître le rôle des facteurs environnementaux s’explique par la remise en cause d’un modèle de société extractiviste et productiviste. Les industries produisent et commercialisent des substances potentiellement toxiques, et les remettre en question pourrait menacer ce système économique. Il cite l’exemple des traitements hormonaux substitutifs de la ménopause, dont les risques sont connus, mais dont l’usage reste répandu. De même, certaines grandes entreprises participent au financement d’Octobre rose, une campagne de sensibilisation au cancer du sein, tout en commercialisant des produits potentiellement nocifs, ce qui soulève des questions sur les conflits d’intérêts.
Pour Marc Billaud, la lutte contre le cancer du sein doit passer par une prévention primaire, c’est-à-dire des mesures visant à réduire les expositions aux facteurs de risque. Cela inclut la limitation du travail de nuit, la réduction de la pollution atmosphérique, et l’encadrement strict des pesticides et des substances cancérogènes. Il plaide pour que la prévention ne repose plus uniquement sur les comportements individuels, mais aussi sur des décisions politiques. Il propose également de revoir le financement d’Octobre rose pour éviter les conflits d’intérêts avec les industriels. Enfin, il insiste sur la nécessité de reconnaître les cancers professionnels, comme celui d’une hôtesse de l’air dont le cancer du sein a été reconnu comme maladie professionnelle en 2026.
Octobre rose, la campagne annuelle de sensibilisation au cancer du sein, est critiquée par Marc Billaud pour son approche partielle. Si elle permet de parler de la maladie, elle se concentre surtout sur l’autopalpation et le dépistage, en négligeant les facteurs environnementaux et professionnels. De plus, elle est parfois soutenue par des entreprises dont les activités pourraient être liées à des risques sanitaires ou environnementaux. Billaud souligne que cette campagne, bien que utile pour informer, ne suffit pas à traiter les causes profondes de la maladie et peut donner une image trompeuse de la prévention.

