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Société

La société est-elle de plus en plus violente? Si l'on en croit l'évolution des Lego, oui

Slate FR · mis à jour il y a 25 j

Loin de la promesse de ses débuts, dans les années 1930, la célèbre marque danoise de briques ludiques en plastique vend de plus en plus de produits représentant des armes. De quoi banaliser leur usage auprès du jeune public? Le débat est ouvert..

Lego, géant mondial

Lego est bien plus qu’un simple fabricant de jouets : c’est aujourd’hui l’entreprise qui produit le plus de pneus au monde, avec 700 millions de pneus vendus chaque année dans ses kits. Fondée en 1932 au Danemark par Ole Kirk Christiansen, cette marque est devenue un empire mondial avec 75 milliards de briques vendues annuellement dans 140 pays. Historiquement, Lego a été associé à des valeurs positives comme la créativité, l’autonomie et l’imagination, grâce à une éthique pacifiste instaurée par son fondateur. Ole Kirk Christiansen, marqué par la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle le Danemark, bien que neutre, a subi l’occupation allemande, a ancré dans l’ADN de l’entreprise une volonté de promouvoir la paix. Cette philosophie a longtemps servi de différenciation pour attirer des parents soucieux de morale, notamment dans les années 1960-1970.

Pacifisme initial

Pendant près de 40 ans, Lego a respecté une règle stricte : aucun de ses kits ne devait contenir d’armes. En 1965, une publicité de la marque affirmait : « Il y a, dans ce monde nerveux, un jouet qui ne tire pas, ne fait pas boum, pan ou tat-tat-tat. Il s'appelle Lego. Il permet de créer des choses ». Cette approche reflétait l’engagement pacifiste du fondateur et répondait à la demande de parents cherchant des jouets « moralement responsables » dans un contexte marqué par les protestations contre la guerre du Vietnam. L’entreprise justifiait cette position en expliquant qu’elle évitait de représenter des armes réalistes que les enfants pourraient associer à des conflits réels. Cette politique a contribué à forger l’image éthique de Lego pendant des décennies.

Fin du pacifisme strict

En 1978, Lego rompt avec sa tradition pacifiste en lançant son kit n°375, un château médiéval incluant des épées, des hallebardes, des lances et des chevaliers répartis en deux camps opposés. Ce kit, conçu pour respecter une certaine fidélité historique, devient un best-seller pendant six années consécutives. Dans les décennies suivantes, Lego multiplie les kits incluant des armes : des canons pour ses pirates en 1989, des fusils pour ses cow-boys en 1996, puis des katanas, des pistolets et des sabres laser. En 2010, l’entreprise justifie cette évolution en précisant que son objectif reste d’éviter de représenter des armes réalistes issues de conflits contemporains, tout en reconnaissant que le paysage culturel et ludique a changé.

Violence en hausse chez Lego

Une étude menée par des chercheurs de l’université de Canterbury en Nouvelle-Zélande, publiée en 2016 dans la revue PLOS One, a analysé tous les kits Lego produits entre 1978 et 2014. Leurs conclusions révèlent une augmentation significative de la proportion de kits incluant des armes, ainsi que de la quantité de briques représentant des armes. Selon leurs données, la violence représentée dans les catalogues Lego a progressé en moyenne de 19 % par an. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large de recrudescence de la violence dans les produits destinés aux enfants, qu’il s’agisse de films, de jeux vidéo ou d’autres jouets. Le journaliste danois Jens Andersen, auteur d’une biographie sur Lego, souligne que cette évolution reflète un changement dans la façon dont les enfants jouent aujourd’hui, avec des imaginaires de plus en plus violents.

Public adulte et controverses

Un autre facteur explique cette évolution : l’âge moyen des consommateurs de Lego a fortement augmenté depuis les années 1950. Aujourd’hui, une partie importante des gammes Lego est spécifiquement conçue pour les adultes. En 2020, l’entreprise a suscité une polémique en proposant un kit n°42113, une réplique d’un avion militaire Boeing, alors que ce dernier était le deuxième fabricant d’armes au monde avec un chiffre d’affaires dépassant 58 milliards de dollars. Face aux protestations d’activistes pacifistes, Lego a finalement annulé la commercialisation de ce kit. Cette affaire illustre les tensions entre la philosophie originelle de l’entreprise et les attentes d’un public adulte, plus enclin à accepter des représentations violentes.

Ce que ça pourrait changer

Bien que les jouets Lego et d’autres produits culturels intègrent davantage de violence, cela ne signifie pas que la société dans son ensemble est devenue plus violente. Par exemple, le nombre d’homicides volontaires a diminué en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Cependant, le paysage culturel actuel déploie des imaginaires de plus en plus violents, reflétant une époque tourmentée. Une étude américaine de 2014 a révélé que 30 % des catalogues de jouets analysés étaient violents, dont 95 % étaient destinés à un public masculin. Les psychologues et sociologues estiment que jouer à la guerre dans l’enfance n’a pas de lien direct avec une affinité criminelle à l’âge adulte, mais cette banalisation de la violence interroge.

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