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Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction

The Conversation France · mis à jour 2 juil.

Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action.

Définition photographocène

Le terme photographocène désigne une période où les transformations de la planète causées par les activités humaines sont principalement perçues, documentées et diffusées à travers des images. Ce néologisme, formé à partir des mots photographie et anthropocène, souligne l’importance croissante des visuels dans notre compréhension de la crise écologique. Contrairement à l’anthropocène, qui décrit des processus physiques et biologiques, le photographocène met l’accent sur la manière dont ces changements sont représentés, partagés et interprétés via des photographies, des vidéos ou des images satellites. Par exemple, des glaciers en recul, des forêts en feu ou des paysages industrialisés sont devenus des symboles visuels de cette époque. Ce concept a été proposé en 2020 par la théoricienne de la photographie Ana Peraica.

Sixième extinction de masse

La sixième extinction de masse désigne l’accélération actuelle des disparitions d’espèces, comparable aux cinq grandes extinctions survenues dans l’histoire géologique de la Terre. Les biologistes s’accordent à dire que les taux actuels de disparition d’espèces dépassent largement les régimes naturels observés dans les archives fossiles. Par exemple, près d’un tiers des champignons recensés sont menacés d’extinction, selon des études récentes. Cette crise est non seulement biologique, mais aussi visuelle : des projets comme Extreme Ice Survey de James Balog, qui capture le recul des glaciers en time-lapse, ou les photographies d’Edward Burtynsky dans The Anthropocene Project (mines, décharges, infrastructures) ont marqué les esprits et structuré notre imaginaire collectif de la crise écologique.

Écologie du regard

L’écologie du regard est une approche critique qui interroge la manière dont les images façonnent notre perception de la crise écologique. Elle consiste à analyser ce qui est montré (quels lieux, quelles espèces, quels points de vue), ce qui est occulté (par exemple, les insectes, les micro-organismes ou les paysages « ordinaires »), et quelles émotions ces images suscitent. Cette notion, popularisée dans les mondes de l’art et de l’architecture, vise à éviter que les images de la catastrophe écologique ne tombent dans l’esthétisation ou la lassitude. Par exemple, des œuvres comme celles de Yann Arthus-Bertrand, qui montrent la Terre vue du ciel, peuvent donner l’illusion d’un regard neutre et distant, comme si l’humain n’en faisait plus partie.

Caractéristiques du photographocène

Le photographocène présente trois caractéristiques principales. D’abord, il met en avant des paysages spectaculaires (glaciers effondrés, mégafeux, carrières géantes) et des espèces charismatiques (ours polaire, orang-outan, panda), tandis que la majorité de la biodiversité (insectes, microfaune, plantes « ordinaires ») reste invisible. Ensuite, il privilégie des points de vue distants (vues aériennes, satellites, time-lapse), qui rendent visibles des transformations imperceptibles à l’échelle humaine, mais installent un regard abstrait et détaché. Enfin, il repose sur la répétition de motifs catastrophistes (incendies, ours blancs, fumées), ce qui peut conduire à une forme de fatigue visuelle et, paradoxalement, à un désengagement plutôt qu’à une mobilisation.

Photographie de conservation

La photographie de conservation est une approche qui utilise l’image comme outil d’action pour protéger la nature. Popularisée par des photographes comme Boyd Norton ou Cristina Mittermeier, elle vise à documenter des menaces précises, à donner de la visibilité à des espèces ou des communautés locales, et à nourrir des campagnes de plaidoyer ou des décisions politiques. Par exemple, des projets comme ceux de Laurent Ballesta (expéditions Gombessa) ou Vincent Munier (travail sur la panthère des neiges) associent exigence scientifique et écriture visuelle pour sensibiliser le public. Ces démarches se distinguent du photographocène traditionnel en évitant le spectaculaire et en privilégiant l’immersion, le temps long et les usages concrets des images.

Ce que ça pourrait changer

Pour adopter une *écologie du regard*, trois questions simples peuvent guider la création et la diffusion des images de la crise écologique. La première interroge *ce qui est montré systématiquement* et *ce qui est laissé hors champ* : par exemple, pourquoi les ours polaires sont-ils si souvent photographiés, tandis que les insectes ou les micro-organismes sont ignorés ? La deuxième question porte sur *le point de vue* : les images sont-elles prises depuis une position de surplomb (drone, satellite), d’immersion (plongée, cohabitation) ou de regard scientifique (microscopes, synchrotrons) ? La troisième question examine *l’impact des images* : certaines visuels aident-ils réellement à se sentir concerné et à passer à l’action, ou contribuent-ils à une forme de lassitude ou de déni ? Ces questions visent à transformer les images de symptômes en outils de changement.

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