Guérir l’esprit, transformer le système
Soins médicaux, culture et accompagnement se conjuguent pour rapprocher les patients du système de santé..
En Colombie-Britannique, un rapport publié en 2020, intitulé In Plain Sight, a révélé que 84% des Autochtones de la province déclarent avoir subi du racisme ou de la discrimination dans le réseau de santé. Ce phénomène, qualifié de racisme systémique, désigne des pratiques discriminatoires intégrées dans les institutions, comme les hôpitaux, où les patients autochtones sont souvent jugés, ignorés ou traités avec mépris. Les conséquences sont graves : les membres des Premières Nations ont 80% plus de risques de se rendre aux urgences et leur taux d'hospitalisation pour des causes évitables est près de trois fois supérieur à celui du reste de la population. Ce racisme décourage les soins préventifs, aggravant les problèmes de santé à long terme. Par exemple, les personnes diabétiques autochtones risquent davantage des complications comme des amputations en raison de soins tardifs.
À Williams Lake, en Colombie-Britannique, la All Nations Healing House est un centre de santé primaire géré par et pour les Autochtones, ouvert en 2022. Ce lieu se distingue des hôpitaux traditionnels par son approche holistique : il combine soins médicaux (vaccination, dépistage, suivi des maladies chroniques), activités culturelles (couture, perlage) et accompagnement social. Les murs sont décorés d’œuvres d’art locales et d’inscriptions dans les langues des nations desservies (Tŝilhqot’in, Dãkelh Dene, Secwépemc). L’objectif est de créer un environnement accueillant où les patients se sentent en confiance, loin des discriminations des institutions classiques. Par exemple, Marge Noisecat, une aînée Secwépemc, y vient chaque semaine pour coudre, discuter et consulter, préférant ce lieu à l’hôpital voisin. Le centre sert aussi de porte d’entrée vers les soins, facilitant l’accès aux services médicaux pour ceux qui les évitent par méfiance.
Le modèle de la All Nations Healing House repose sur le concept d’humilité culturelle, une approche qui exige des soignants une remise en question permanente de leurs biais et une écoute active. Contrairement à la compétence culturelle (qui suppose un savoir acquis), l’humilité culturelle implique de reconnaître que l’on ne détient pas tout le savoir et de rester ouvert à l’apprentissage continu. Par exemple, les médecins du centre consacrent au moins 30 minutes par rendez-vous, contre 10 à 15 minutes en moyenne dans les hôpitaux classiques. Cette méthode vise à éviter de retraumatiser les patients, notamment ceux ayant subi les séquelles des pensionnats pour Autochtones (institutions où des enfants autochtones étaient retirés de leur famille pour être assimilés à la culture dominante). Haley Engel, gestionnaire du centre, souligne que cette approche favorise la confiance et permet aux patients de partager des informations médicales essentielles.
La Colombie-Britannique a transféré en 2013 la gestion des soins de santé autochtones à la Régie de la santé des Premières Nations (FNHA), une organisation unique au Canada. Créée après un accord tripartite signé en 2011 entre le gouvernement fédéral, la province et les Premières Nations, la FNHA planifie, finance et dispense les services de santé pour les Autochtones de la province. Tous les programmes fédéraux de Santé Canada destinés aux Premières Nations de Colombie-Britannique passent désormais par cette régie. Wayne Wallace, son directeur exécutif, explique que cette gouvernance permet aux communautés de décider elles-mêmes de leurs besoins, comme un soutien accru en santé mentale. Par exemple, la FNHA finance des initiatives en milieu urbain, comme la All Nations Healing House, et s’adapte aux spécificités de chaque nation, comme les Tŝilhqot’in ou les Secwépemc.
Depuis l’ouverture de la *All Nations Healing House* en 2022, le modèle a prouvé son efficacité : les patients autochtones y trouvent un espace sécuritaire et culturellement adapté, ce qui améliore leur accès aux soins. Les résultats incitent d’autres communautés à adopter cette approche. Ainsi, près d’une quinzaine de centres similaires sont en voie d’ouverture en Colombie-Britannique pour corriger les inégalités en santé publique. Connie Jasper, directrice des services de santé du gouvernement national Tŝilhqot’in, souligne que ce modèle répond à un besoin historique : à Williams Lake, où 24% de la population est autochtone, la méfiance envers le système de santé était profonde en raison de décennies de racisme. La FNHA, en redonnant le contrôle aux communautés, transforme progressivement le système pour le rendre plus inclusif et efficace.

