20 ans après son assassinat, l’héritage «nécessaire» de la journaliste russe Anna Politkovskaïa
Pour des opposants au Kremlin, son meurtre a posé un macabre jalon dans la plongée vers l’autoritarisme de la Russie..
Anna Politkovskaïa, journaliste russe renommée, a été assassinée le 7 octobre 2006 dans l'ascenseur de son immeuble à Moscou. Ce jour-là coïncidait avec l'anniversaire de Vladimir Poutine, président russe. Elle travaillait pour le journal Novaïa Gazeta, un média indépendant connu pour ses enquêtes critiques envers le pouvoir. Politkovskaïa avait 48 ans et était mère de deux enfants. Son meurtre a marqué un tournant dans l'histoire de la Russie post-soviétique, symbolisant l'escalade de la répression politique sous le régime de Poutine. Elle avait survécu en 2004 à une tentative d'empoisonnement, ce qui avait déjà attiré l'attention sur les dangers encourus par les journalistes critiques en Russie.
Politkovskaïa était une figure majeure de l'opposition en Russie, notamment pour ses révélations sur les crimes de guerre commis par l'armée russe lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009). Elle dénonçait cette guerre comme un outil pour renforcer le pouvoir de Poutine, qu'elle comparait à un tsar. Son travail a été salué pour son courage et sa rigueur, mais elle a aussi été critiquée par certains qui jugeaient ses alertes exagérées. Après son assassinat, cinq hommes, dont quatre Tchétchènes, ont été condamnés en 2014 à de lourdes peines de prison pour son meurtre. En 2023, l'un d'eux a été gracié pour avoir combattu en Ukraine, illustrant les liens troubles entre les autorités et les forces de sécurité.
Vingt ans après sa mort, la Russie est sous un régime autoritaire où toute opposition est écrasée. L'Ukraine, pays d'origine du père de Politkovskaïa, subit depuis 2022 une invasion à grande échelle menée par Poutine, avec des accusations répétées de crimes de guerre contre l'armée russe. Les médias indépendants en Russie ont presque tous disparu ou travaillent depuis l'étranger. Les opposants russes de premier plan sont soit morts, soit emprisonnés, soit en exil. Ce contexte rappelle les prédictions de Politkovskaïa, dont les alertes sur la dérive autoritaire de la Russie résonnent aujourd'hui avec une acuité particulière, selon des organisations comme Reporters sans frontières.
Malgré les risques, des jeunes journalistes russes en exil, comme Egor Feoktistov (28 ans), s'inspirent de Politkovskaïa pour continuer son travail d'investigation. Feoktistov, qui collabore avec iStories, un média indépendant réfugié à l'étranger, souligne que son engagement lui a redonné un sens après avoir fui la Russie. Olga Tchourakova, 37 ans, forme des aspirants journalistes en exil et constate que beaucoup citent Politkovskaïa comme une héroïne, malgré les dangers et le manque de financements. Cependant, la mémoire de Politkovskaïa est régulièrement attaquée : en janvier 2024, une plaque commémorative devant son immeuble a été brisée, et des affiches à sa mémoire ont été arrachées, des actes attribués à des militants d'extrême droite.
Quelques personnes se sont recueillies devant l'immeuble où Politkovskaïa a été tuée, malgré la peur qui règne en Russie. Nikolaï Rybakov, dirigeant du parti libéral *Iabloko*, a déclaré que « la peur explique cette faible présence », mais que « elle nous manque ». Vladimir, 18 ans, venu déposer des fleurs, a souligné son admiration pour son courage : « Elle ne craignait pas de dire ce qu’elle pensait ni de décrire les choses telles qu’elles sont ». Sergueï Sokolov, rédacteur en chef de *Novaïa Gazeta*, a rappelé son opiniâtreté : « Rien ne pouvait la détourner du sujet ou de l’idée qu’elle défendait ». Son héritage reste un symbole de la lutte pour la vérité dans un pays où la liberté de la presse est fortement restreinte.

