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Généraliste

«La fable des gagnants»: Plaidoyer pour un impôt sur les grandes fortunes

Le Devoir · mis à jour 24 sept.

Dans un essai, les philosophes Patrick Turmel et David Robichaud explorent la question de la taxation des ultrariches..

Deux philosophes auteurs

L'article présente un essai intitulé La fable des gagnants, écrit par deux professeurs de philosophie de l'université : Patrick Turmel et David Robichaud. Ces auteurs ne sont pas économistes, mais ils explorent dans leur livre les raisons, notamment morales et philosophiques, qui justifient la taxation des grandes fortunes. Leur approche se distingue par un style accessible, mêlant théories et exemples concrets pour encourager une réflexion critique chez le lecteur. Leur objectif n'est pas de proposer une politique fiscale précise, mais plutôt de questionner le récit dominant selon lequel la richesse serait toujours le résultat du mérite personnel. Ils soulignent que d'autres facteurs, comme la chance ou les choix collectifs, jouent un rôle majeur dans l'accumulation de la richesse.

Richesse et mérite

Les auteurs remettent en cause l'idée que la richesse est toujours le fruit d'un effort personnel ou d'un mérite individuel. Selon eux, cette croyance est une fable qui simplifie à l'excès la réalité. Plusieurs éléments échappent au contrôle des individus et influencent leur parcours économique. Parmi ces facteurs, ils citent la chance, comme le fait de naître dans un pays ou une famille aisée, ou encore d'avoir accès à une éducation de qualité. Ils soulignent aussi l'importance des choix collectifs, c'est-à-dire des décisions prises par la société (comme les politiques publiques ou les infrastructures) qui créent ou limitent les opportunités pour les individus. Par exemple, une politique favorisant l'accès à l'éducation ou à la santé peut ouvrir des portes, tandis qu'une politique d'austérité peut les fermer. Ces éléments montrent que la richesse n'est pas uniquement le résultat du travail ou du talent, mais aussi d'un contexte favorable.

Taxer l'ultrarichesse

Turmel et Robichaud proposent de cibler spécifiquement l'ultrarichesse, c'est-à-dire les fortunes dépassant un milliard de dollars, plutôt que les simples hauts revenus. Selon eux, au-delà d'un certain seuil, la richesse ne sert plus à satisfaire des besoins de consommation supplémentaires, mais devient un pouvoir d'influence. Par exemple, posséder plusieurs maisons ou yachts n'apporte pas plus de confort, mais permet de contrôler des réseaux, des médias ou des institutions. Les auteurs estiment que taxer ces fortunes extrêmes pourrait corriger des inégalités économiques jugées injustes. Ils citent l'exemple de la taxe Zucman, une proposition française visant à imposer davantage les ultrariches, qui a suscité un débat intense dans l'Hexagone avant d'être rejetée par le Sénat. Leur livre ne propose pas de recette fiscale précise, mais invite à réfléchir sur l'équité et l'efficacité de tels outils pour une société plus juste.

Critiques et obstacles

L'idée d'une taxe sur la richesse suscite plusieurs critiques récurrentes, que les auteurs abordent dans leur essai. Parmi les craintes souvent évoquées, on trouve l'exode des riches (la possibilité que les ultrariches quittent le pays pour éviter l'impôt), la complexité d'application (difficulté à évaluer et taxer correctement les patrimoines), ou encore l'idée qu'une telle taxe pourrait freiner la croissance économique. David Robichaud souligne que ces craintes sont parfois exagérées, car elles concernent un nombre très limité de personnes. Par exemple, il rappelle qu'il existe une grande distance entre un revenu de 100 000 $ et celui d'un milliardaire. Les auteurs reconnaissent que le contexte politique actuel, notamment au Québec, rend difficile la promotion de cette idée, car parler de taxation est souvent perçu comme un sujet sensible, voire tabou (Voldemort est utilisé comme métaphore pour évoquer cette difficulté).

Contexte politique québécois

L'essai La fable des gagnants est publié dans un contexte électoral québécois marqué par des promesses politiques. Le parti Québec solidaire a fait de la taxation des plus riches l'une de ses propositions phares en début de campagne. Cependant, les auteurs notent que le sujet reste délicat à aborder sur la scène politique, car il est souvent perçu comme impopulaire. David Robichaud explique que les politiciens évitent généralement de parler de taxation, sauf pour proposer des réductions d'impôts, ce qui serait selon lui irresponsable dans le contexte économique actuel. Patrick Turmel ajoute que le moment n'est peut-être pas encore mûr pour une telle réforme, mais que les décideurs doivent reconnaître les distorsions du système fiscal actuel. Ils rappellent que les inégalités économiques, si elles ne sont pas corrigées, peuvent à terme miner la croissance économique et fragiliser la cohésion sociale.

Ce que ça pourrait changer

Le livre *La fable des gagnants* ne propose pas de solution fiscale clé en main, mais vise à faire réfléchir le lecteur sur deux aspects principaux. D'abord, il interroge notre rapport à l'impôt, souvent perçu comme une contrainte ou une injustice, alors qu'il peut être un outil de justice sociale. Ensuite, il souligne l'importance de l'impôt dans la construction d'une société *juste, équitable et démocratique*. Les auteurs s'appuient sur des exemples concrets et des théories philosophiques pour montrer que la richesse extrême n'est pas neutre : elle concentre un pouvoir disproportionné qui peut influencer les institutions et les décisions collectives. Leur travail s'inscrit dans une réflexion plus large sur les inégalités et les moyens de les réduire, sans pour autant tomber dans des solutions simplistes ou dogmatiques. L'ouvrage est publié aux éditions Lux, à Montréal, en 2026, et compte 176 pages.

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