NapseflowNapseflow
Philosophie

La République, une et divisible ? Discussion avec Jean-Luc Mélenchon

Contretemps · mis à jour il y a 15 j

À partir du cas du Pays basque et en analysant l’articulation entre les logiques du capitalisme et le processus historique d’homogénéisation territoriale conduite en France, ce texte esquisse une réflexion critique à propos du rapport entre l’État et les territoires développé par Jean-Luc Mélenchon. Il décline en outre une série de propositions stratégiques susceptibles d’ouvrir un dialogue fructueux avec LFI – et l’ensemble de la gauche radicale – sur le sujet.

Débat Mélenchon sur la République

Le 13 mai 2026, lors de son Moment politique, Jean-Luc Mélenchon évoque la pression exercée par des revendications territoriales en Kanaky (Nouvelle-Calédonie) et en Corse, suggérant que la France pourrait être amenée à « organiser autrement » son organisation territoriale une fois au pouvoir. Il introduit alors le principe de non-régression, qui garantit que toute variation locale des lois doit être plus favorable aux citoyens que la loi nationale. Ce principe vise à éviter que certains territoires ou groupes de Français ne disposent de droits inférieurs à d’autres, préservant ainsi l’unité de la loi et des acquis sociaux. Mélenchon précise que ce principe ne signifie pas une uniformité absolue, mais une progression constante des droits, quel que soit le territoire concerné.

Centralisme et homogénéité

L’article explique que le centralisme français, souvent associé au jacobinisme, repose sur une vision unitaire de la République où la citoyenneté est définie de manière abstraite et homogène. Cette approche, formalisée dans la Constitution du 5 fructidor an III (1795), a effacé les différences territoriales comme les langues régionales ou les cultures locales, perçues comme des obstacles à l’unité nationale. Par exemple, l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et la création de l’Académie française (1635) ont standardisé la langue française, facilitant la circulation des lois et des marchandises. Cette homogénéité a aussi servi les intérêts du capitalisme naissant, en réduisant les coûts de transaction et en unifiant les marchés.

Exemple basque et extraction économique

Le cas du Pays basque illustre comment le centralisme a servi les intérêts économiques. Au XVIIe siècle, les Basques maîtrisaient une langue (euskara) et des circuits commerciaux transatlantiques concurrents de ceux de l’État français. En 1609, le magistrat Pierre de Lancre est envoyé pour réprimer ces pratiques, perçues comme une menace pour l’unité du royaume. Plus tard, la République a poursuivi cette logique en interdisant l’usage du basque dans les écoles jusqu’aux années 1950. Aujourd’hui, le centralisme organise aussi un drainage économique : les sièges sociaux et les décisions fiscales sont concentrés à Paris, tandis que les territoires périphériques voient leur valeur produite remonter vers la capitale, partiellement compensée par des redistributions (sécurité sociale, péréquation fiscale).

Limites du centralisme et de la propriété privée

L’URSS a tenté d’abolir la propriété privée mais a échoué en maintenant un État centralisé, privant les territoires de toute autonomie décisionnelle. De même, la Ve République française, malgré des mesures de décentralisation administrative, conserve une architecture trop centralisée. Jean-Luc Mélenchon, dans son programme L’Avenir en commun (2025), propose désormais une décentralisation législative pour la Corse via l’article 74 de la Constitution, mais cette mesure reste limitée aux territoires ultramarins ou insulaires. Il admet que « des peuples composent le peuple français », mais cette reconnaissance ne s’applique pas aux régions continentales comme le Pays basque ou la Bretagne, où le centralisme persiste.

Proposition d’une République fédérale

Pour résoudre les tensions entre unité nationale et diversité territoriale, l’article propose une République composée où la démocratie serait étendue à trois niveaux : local, productif et commun. Au niveau local, les territoires auraient un pouvoir législatif propre sur les affaires qui les concernent, comme la gestion du foncier ou des services publics. Au niveau productif, les travailleurs pourraient décider de l’organisation de leur travail, via une socialisation des moyens de production. Enfin, au niveau commun, une coordination fédérale gérerait les affaires nécessitant une décision nationale, comme la sécurité sociale ou la fiscalité. Cette architecture vise à concilier diversité territoriale et solidarité nationale, sans fragmenter la circulation des ressources, mais en la libérant des logiques capitalistes.

Ce que ça pourrait changer

Le *principe de non-régression* de Mélenchon garantit que toute différenciation locale ne peut pas réduire les droits sociaux (SMIC, chômage, accès aux soins) par rapport à la loi nationale. Ce principe est défendable pour des normes claires comme les acquis sociaux, mais il devient problématique pour des domaines où les intérêts locaux sont contradictoires, comme une politique foncière au Pays basque. Par exemple, interdire l’investissement locatif dans une région pourrait avantager certains habitants au détriment d’autres, sans qu’un critère unique ne permette de trancher objectivement. Mélenchon confond ici l’*unité de la loi* (forme constitutionnelle) et l’*unité des acquis sociaux* (contenu matériel), comme le montrent les exemples allemand ou espagnol, où les régions légifèrent localement sans remettre en cause l’unité du droit social national.

Sujets complémentaires