Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge
Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475).
Contrairement aux idées reçues, les villes médiévales anglaises du XIVᵉ siècle n’étaient pas des lieux de violence généralisée. Un récent sondage YouGov révèle que les États-Uniens associent spontanément le Moyen Âge à la violence, une image souvent renforcée par les films et la littérature. Pourtant, des recherches récentes, dont une étude publiée en 2025, montrent que la violence était concentrée dans des zones précises, souvent liées à l’activité économique et sociale. Les homicides ne se produisaient pas de manière aléatoire, mais dans des points chauds spécifiques, comme des rues de 200 à 300 mètres de long. Cette découverte remet en cause l’idée d’une violence omniprésente et désorganisée, en révélant une logique urbaine et sociale bien plus structurée.
Les quartiers les plus animés et les plus riches des villes médiévales anglaises (Londres, York et Oxford) étaient paradoxalement les plus dangereux. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels, où se croisaient marchandises, personnes et enjeux de prestige. Par exemple, à Londres, le quartier de Westcheap, cœur commercial et cérémoniel, était un théâtre de rivalités entre guildes et de conflits professionnels. Cette concentration de la violence dans les zones de richesse et de prestige contraste avec l’image d’une criminalité liée à la pauvreté, souvent associée aux périodes historiques.
La violence médiévale suivait des rythmes précis, notamment hebdomadaires et journaliers. Le dimanche après-midi, après la messe, était particulièrement meurtrier : les habitants se retrouvaient dans les tavernes pour boire, jouer et discuter, ce qui favorisait les disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, en début de soirée, lorsque les rues se vidaient et que les tensions pouvaient dégénérer. Cette temporalité rappelle celle des violences urbaines contemporaines, où certains moments de la journée ou de la semaine concentrent davantage d’incidents.
Les chercheurs ont utilisé les enquêtes des coroners pour localiser et analyser 355 homicides commis entre 1296 et 1398 dans trois villes anglaises. Un coroner est un fonctionnaire médiéval chargé d’enquêter sur les décès suspects, en déterminant les causes, les lieux, les armes utilisées et parfois les motivations des crimes. Ces archives, compilées dans des registres, ont permis de reconstituer une carte des homicides précise, rue par rue. Les données ont ensuite été géocodées (converties en coordonnées géographiques) à partir de cartes historiques réalisées par le Historic Towns Trust, une organisation spécialisée dans la cartographie des villes anciennes.
Parmi les trois villes étudiées, Oxford présentait un taux d’homicides trois à quatre fois plus élevé que Londres ou York. Cette particularité s’explique par la présence de l’université médiévale, qui attirait des jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille. Ces étudiants, organisés en nations selon leur région d’origine, étaient imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue. De plus, les privilèges juridiques accordés aux clercs (catégorie incluant les étudiants) les soustrayaient souvent aux poursuites, favorisant un climat d’impunité propice aux violences.
Chaque ville présentait des dynamiques de violence spécifiques. À Londres, les homicides survenaient souvent dans des lieux comme Westcheap (rivalités entre guildes) ou Thames Street (querelles entre marins et marchands). À York, les points chauds se situaient sur Micklegate (accès méridional à la ville, pôle commercial et civique) et Stonegate (rue prestigieuse menant à la cathédrale). Ces lieux combinaient activités commerciales, cérémonies et vie sociale, offrant des scènes idéales pour régler des comptes en public. À Oxford, la violence était concentrée dans le quartier universitaire et ses environs, reflétant les tensions entre étudiants et habitants, ainsi que les divisions internes à la communauté étudiante.
La violence médiévale obéissait à des logiques précises, liées à la géographie urbaine. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient un grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler des conflits tout en renforçant sa réputation. Un homicide commis en public pouvait envoyer un message clair à une guilde rivale, une faction ennemie ou à la communauté entière. Cette logique rappelle celle des villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. Cependant, au Moyen Âge, la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif : les quartiers périphériques modestes étaient moins touchés par les homicides que les secteurs riches et prestigieux.

