Extraire, sacrifier et résister : enquête sur l’extractivisme « vert »
Dans une enquête importante, la politiste étasunienne Thea Riofrancos analyse les conquêtes de l’extractivisme à travers le lithium, minerai de la "transition" par excellence. Du Chili au Portugal, de nouvelles frontières extractives et conflits miniers s'ouvrent, renouvelant les rapports de dépendance avec les Suds.
L'extractivisme désigne un modèle économique fondé sur l'exploitation intensive et massive de ressources naturelles (minerais, pétrole, gaz, etc.) pour l'exportation, souvent au détriment des écosystèmes et des populations locales. Ce terme, popularisé dans les années 1990-2000 par des mouvements autochtones et écologistes sud-américains, critique un système hérité du colonialisme où les pays du Sud, riches en ressources, restent dépendants des centres industriels du Nord. L'extractivisme ne se limite pas à l'extraction : il implique une dépossession des terres, des violences sociales et environnementales, et une asymétrie économique où la valeur produite est captée par les pays industrialisés. Par exemple, les pays du Sud perdent chaque année l'équivalent de 2 200 milliards de dollars de richesse au profit des pays du Nord, soit le PIB de l'Italie, selon une étude de 2021. Ce modèle a été analysé dès les années 1950-1960 par la théorie de la dépendance, qui soulignait comment les économies spécialisées dans l'exportation de matières premières restaient pauvres malgré leurs ressources.
Les technologies dites vertes (éoliennes, panneaux solaires, batteries pour véhicules électriques) nécessitent des minerais en quantités bien supérieures à celles des énergies fossiles. Par exemple, un rapport de la Banque mondiale de 2017 indique que ces technologies sont plus intensives en matériaux que les systèmes énergétiques actuels. Ainsi, la transition écologique, loin de réduire l'extraction, l'augmente : l'extraction mondiale est passée de 30 milliards de tonnes en 1970 à 107 milliards en 2024. Le lithium, essentiel pour les batteries, illustre ce paradoxe. Son extraction, comme dans le Salar de l'Atacama au Chili, assèche des écosystèmes entiers, détruit des agricultures familiales et menace la biodiversité. Pourtant, ces minerais sont présentés comme indispensables pour lutter contre le changement climatique. Cette dynamique crée un extractivisme vert, où les promesses de décarbonation s'accompagnent de nouveaux sacrifices environnementaux et sociaux.
L'ouvrage de Thea Riofrancos explore trois territoires emblématiques de l'extractivisme vert : le Salar de l'Atacama au Chili, la chaîne de montagnes Silver Peak au Nevada (États-Unis) et la région de Barroso au Portugal. Ces lieux, bien que géographiquement distincts, sont liés par des chaînes de valeur mondiales qui relient les zones d'extraction aux centres de décision économiques. Riofrancos montre que ces territoires sont deux endroits à la fois : uniques par leur écosystème et leur culture, mais intégrés à un réseau économique globalisé. L'auteure analyse comment les puissances industrielles (États-Unis, Europe, Chine) cherchent à sécuriser l'approvisionnement en minerais critiques (lithium, cuivre, cobalt) en relocalisant ou rouvrant des mines sur leur propre territoire. Cette stratégie crée de nouvelles frontières extractives, où l'expansion minière entre en conflit avec les écosystèmes et les populations locales.
Le capitalisme vert désigne une approche de la transition écologique qui mise sur les technologies et les marchés pour résoudre la crise climatique, tout en maintenant le modèle économique actuel. Thea Riofrancos interroge cette notion : ce capitalisme vert n'est-il qu'une version modernisée de l'extractivisme classique, où les pays du Sud continuent de subir les coûts environnementaux et sociaux ? Au Chili, par exemple, le gouvernement de Gabriel Boric (2022-2026) a tenté de concilier souveraineté sur le lithium et protection de l'environnement, en imposant des normes strictes pour les nouvelles mines. Pourtant, cette approche n'a pas mis fin aux contestations, car elle ne remet pas en cause le principe même de l'extraction. Depuis 2026, le nouveau gouvernement chilien a renforcé sa coopération avec les États-Unis pour sécuriser l'approvisionnement en minerais, montrant que la dépendance géopolitique persiste. Riofrancos souligne ainsi que le capitalisme vert pourrait simplement reconduire la même vieille politique extractive, mais à une échelle mondiale élargie.
L'ouvrage consacre une partie importante aux mouvements de résistance contre l'extractivisme vert. Au Chili, en Nevada ou au Portugal, des communautés autochtones, des écologistes et des paysans s'opposent à l'ouverture de nouvelles mines, dénonçant la destruction de leurs terres et la violation de leurs droits. Ces résistances révèlent une tension entre la souveraineté nationale sur les ressources et la critique de l'extractivisme lui-même. Par exemple, au Portugal, des habitants de la région de Barroso se battent contre un projet minier de lithium, arguant que les bénéfices économiques ne compensent pas les coûts environnementaux et sociaux. Riofrancos montre que ces conflits ne sont pas marginaux : ils illustrent une remise en question plus large du modèle de développement actuel. L'auteure explore ainsi des perspectives de dépassement de l'extractivisme, en interrogeant les alternatives possibles pour une transition écologique qui ne repose pas sur l'exploitation intensive des ressources.
Pour comprendre l'extractivisme vert, Thea Riofrancos articule trois niveaux d'analyse. D'abord, les *transformations géoéconomiques* : comment les chaînes d'approvisionnement en minerais se reconfigurent pour répondre à la demande des technologies vertes. Ensuite, l'*expansion territoriale* de l'extraction, qui crée de nouvelles frontières minières, même dans les pays industrialisés. Enfin, les *conflits sociaux et écologiques* suscités par ces projets. Par exemple, aux États-Unis, l'ouverture de mines de lithium au Nevada entre en conflit avec les écosystèmes désertiques et les droits des communautés autochtones. En Europe, des projets similaires en Portugal ou en France génèrent des mobilisations citoyennes. Cette approche multidimensionnelle permet de saisir comment l'extractivisme vert n'est pas seulement un problème environnemental, mais aussi un enjeu politique, économique et social qui dépasse les frontières nationales.

