Vieillir queer : le dernier naturalisme ?
Les mondes queers nous ont appris que les vies LGBTQIA+ ne relèvent pas de la honte, ne peuvent être résumées dans des catégories fixées. Mais dans ces espaces, les corps vieillissants ont rarement leur place.
Les mondes queer désignent les espaces sociaux, culturels et communautaires où les personnes LGBTQIA+ (lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queer, intersexes, asexuelles, et autres identités de genre et de sexualité non normatives) se retrouvent pour exprimer leur identité librement. Ces milieux ont historiquement lutté contre les normes sociales qui réduisent les individus à des catégories fixes comme le sexe, le genre ou l’orientation sexuelle. L’autrice Stéphanie Rouget, elle-même autrice, réalisatrice et scénariste, souligne que ces espaces ont permis de remettre en question les stéréotypes et de promouvoir une vision plus inclusive et fluide des identités. Cependant, elle observe que ces mêmes espaces tendent à marginaliser les corps vieillissants, reproduisant ainsi une forme d’exclusion malgré leurs valeurs progressistes.
Le naturalisme ici fait référence à une croyance selon laquelle l’âge serait une donnée neutre et objective, déterminant la place d’une personne dans la société. Stéphanie Rouget dénonce cette vision comme un dernier naturalisme car elle agit comme une hiérarchie sociale déguisée en fait biologique. L’âge n’est pas seulement une mesure du temps qui passe, mais un outil qui classe les individus : à 20 ans on serait « disponible à l’expérience », à 40 ans « installé ou raté », à 60 ans « sommé d’être lucide », et à 80 ans « remercié d’être encore là ». Cette classification impose des rôles prédéfinis et limite les possibilités d’avenir, transformant l’âge en une disqualification sociale plutôt qu’en une étape de la vie.
Dans les communautés LGBTQIA+, les personnes âgées sont souvent invisibilisées ou mal accueillies, malgré les valeurs de solidarité et de protection qui animent ces milieux. Stéphanie Rouget souligne que les espaces queer, bien qu’ayant progressé sur l’inclusion des identités de genre et de sexualité, reproduisent des normes implicites de jeunesse. Les seniors queer peuvent se sentir déconnectés ou mal représentés dans leurs propres communautés, en raison de programmations culturelles, d’horaires, de niveaux sonores ou de compositions d’équipes qui privilégient les jeunes. Par exemple, le club parisien Pulp (1997-2007), imaginé pour et par les lesbiennes, illustre cette tendance à exclure les personnes âgées de la vie communautaire.
Dire son âge, surtout après 60 ans, n’est pas anodin. Stéphanie Rouget explique que cela revient à entrer dans un champ de représentations qui précèdent l’individu : on l’imagine déjà « ailleurs », moins dans l’élan que dans le bilan, moins dans l’expérimentation que dans la sagesse. Une phrase comme « Tu ne fais pas ton âge » est souvent prononcée avec bienveillance, mais elle nie la réalité du vieillissement en félicitant un corps qui semble échapper à cette étape. L’autrice refuse cette disqualification et appelle à refuser que l’âge parle avant le corps, les liens ou les possibilités d’avenir, en s’inspirant des luttes queer contre les catégories oppressives.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit l’âgisme comme une discrimination ou un préjugé envers les personnes âgées, basé sur l’âge. Dans un rapport de 2021 et une note de 2025, l’OMS souligne que l’âgisme est une forme de discrimination aussi répandue que le sexisme ou le racisme, mais souvent moins reconnue. L’autrice s’appuie sur ces travaux pour montrer que l’exclusion des seniors queer s’inscrit dans un phénomène plus large de marginalisation des personnes âgées, où l’âge devient un critère de légitimité sociale. L’OMS invite à lutter contre ces stéréotypes pour construire des sociétés plus inclusives.
Pour remédier à cette exclusion, des ressources comme le guide *Age-Friendly Inclusive Services* (2015, mis à jour en 2017) du *National Resource Center on LGBT Aging* (SAGE) proposent des pistes concrètes. Ce guide, bien que conçu pour le contexte américain, offre une grille d’analyse applicable aux espaces queer français. Il recommande d’examiner les signes subtils d’exclusion, comme les représentations visuelles, la programmation culturelle, l’accessibilité des lieux ou la composition des équipes. L’objectif est de créer des environnements où les personnes LGBTQIA+ âgées se sentent bienvenues et où la jeunesse ne soit pas une norme implicite de légitimité communautaire.

