NapseflowNapseflow
Philosophie

La Nature et l'Empire

La Vie des Idées · mis à jour il y a 20 j

Depuis deux décennies les historiens étudient la nature impériale de la Monarchie Habsbourg à travers les identités, les nationalités, ou encore l'État. Mais qu'en est-il lorsqu'on prend au sérieux la question de la « nature », au sens du monde physique dans lequel cette société s'est inscrite ?.

Nouvelle approche historique

L’ouvrage collectif Habsburg Natures: Imperial Governance & Environment in Central Europe, 1850-1918, dirigé par Jawad Daheur et Iva Lučić, propose une analyse innovante de l’Empire des Habsbourg à travers le prisme de l’histoire environnementale. Cette discipline, encore récente en Europe centrale, permet d’éclairer les mécanismes de gouvernance impériale en étudiant les transformations écologiques induites par l’empire. Les auteurs remettent en cause une historiographie traditionnelle qui sépare les empires continentaux (comme les Habsbourg, ottomans ou russes) des empires ultramarins (français ou anglais), limitant ainsi les comparaisons entre leurs expériences. L’objectif est de montrer comment ces empires ont façonné leur environnement et se sont adaptés à travers ce processus, offrant une vision plus globale des dynamiques impériales du XIXe siècle.

Diversité des études

L’ouvrage rassemble onze études de cas organisées autour de thèmes centraux de l’histoire environnementale, comme les forêts, l’eau, les animaux ou les ressources naturelles. Six chapitres sont consacrés aux forêts, illustrant leur importance dans la gestion impériale. Les auteurs analysent par exemple l’exploitation intensive des forêts en Croatie-Slavonie et en Bosnie-Herzégovine, ou encore les réactions face aux invasions de scolytes en Bohême vers 1870. Une autre étude examine les aménagements du Danube, montrant comment la gestion de l’eau servait à la fois des objectifs économiques et une idéologie civilisatrice. Ces travaux révèlent la complexité des interactions entre acteurs étatiques et privés, ainsi que les défis posés par la diversité écologique et culturelle de l’empire.

Gouvernance impériale

Les contributions soulignent le rôle des acteurs non étatiques, comme les communautés locales ou les entreprises, dans la gestion des ressources naturelles. Par exemple, les paysans de Croatie-Slavonie ont pu conserver des usages traditionnels des forêts grâce à des structures politiques spécifiques, contrairement à d’autres régions. Les régulations hydrauliques, étudiées par Robert Mevissen et Jana Osterkamp, illustrent comment l’empire utilisait la gestion de l’eau pour renforcer son influence, tant en interne qu’à l’international. Wolfgang Göderle montre également comment une classe moyenne administrative et scientifique a contribué à la matérialisation du pouvoir impérial, à travers des infrastructures mais aussi des connaissances scientifiques destinées à contrôler la nature.

Ressources et extraversion

L’empire des Habsbourg était une réalité écologique majeure en Europe au début du XXe siècle, étant notamment le troisième producteur mondial de pétrole grâce à la Galicie. Cependant, les études révèlent des tendances à l’extraversion : une grande partie des ressources, comme le bois ou le fourrage, était exportée vers d’autres États européens, notamment l’Allemagne. Cette dynamique questionne la notion d’écosystème impérial, car les flux de ressources ne correspondaient pas toujours aux frontières politiques. Les auteurs soulignent que ces échanges ont créé des asymétries entre les provinces, certaines étant mieux intégrées que d’autres dans ces réseaux économiques.

Coopération et conflits

L’ouvrage nuance l’image d’un empire centré sur des conflits nationaux en mettant en avant les logiques de coopération autour des ressources. Par exemple, les lobbies agricoles protectionnistes s’organisaient davantage selon des critères régionaux ou sectoriels que nationaux. Gábor Egry montre que le nationalisme écologique, bien que présent, était souvent instrumentalisé pour des stratégies économiques ou sociales. Les études révèlent aussi des pratiques d’impérialisme informel, comme l’accès aux ressources forestières de Bosnie dès les années 1840, où des acteurs privés et locaux ont collaboré avec l’État pour défendre leurs intérêts, notamment fiscaux.

Ce que ça pourrait changer

Les coordinateurs de l’ouvrage reconnaissent que cette histoire environnementale de l’Empire des Habsbourg n’en est qu’à ses débuts. Plusieurs thèmes restent à explorer, comme l’histoire urbaine, les épidémies, les pollutions ou la gestion des déchets. Les premiers travaux offrent cependant une vision originale, différente de celle des empires coloniaux traditionnels. Contrairement à ces derniers, l’Empire des Habsbourg n’a pas pratiqué de violence systématique dans ses interventions locales, et son engagement civique semble plus marqué. Cette approche ouvre des pistes pour repenser les liens entre sociétés locales, structures impériales et environnement au-delà de l’Europe centrale.

Sujets complémentaires