«Les distances»: renouer les trajectoires
Langues, parcours et attachements traversent le temps et l’espace dans cette touchante coproduction Québec-Barcelone..
Le Théâtre Sortie de Secours est une compagnie québécoise fondée il y a près de 40 ans, spécialisée dans la création de pièces de théâtre explorant les thèmes des migrations, des identités culturelles et des échanges interculturels. Contrairement à une approche analytique ou statistique, cette troupe privilégie des récits ancrés dans l'imaginaire, les émotions et les relations humaines. Leur méthode consiste à transformer des enjeux complexes en histoires accessibles, où les personnages et leurs trajectoires deviennent des vecteurs de réflexion. La pièce Les distances illustre cette démarche en abordant ces thèmes à travers des parcours individuels plutôt que par des données abstraites.
La pièce Les distances est le fruit d'une coproduction entre le Théâtre Sortie de Secours (Québec) et la Sala Beckett (Barcelone, Espagne). Il s'agit de la troisième collaboration entre l'autrice catalane Mercè Sarrias et le metteur en scène québécois Philippe Soldevila, après les pièces À la défense des moustiques albinos en 2010 et Québec-Barcelona entre 2012 et 2013. Cette coopération transnationale reflète les thèmes centraux de l'œuvre, à savoir les échanges culturels, les distances géographiques et les liens humains qui persistent malgré les séparations.
L'histoire de Les distances tourne autour d'Eugènia, une ancienne journaliste de guerre atteinte d'une maladie dégénérative qui limite progressivement ses mouvements. Sa fille Olivia, son voisin Pere et son aidante Valentina, originaire de Colombie, gravitent autour d'elle. L'intrigue explore les tensions entre l'attachement familial et le désir d'autonomie, notamment à travers les appels téléphoniques d'Olivia, qui se heurtent aux réponses distantes d'Eugènia. Les distances évoquées dans le titre ne sont pas seulement physiques, mais aussi émotionnelles et mémorielles, devenant des espaces de reconstruction et de réapprivoisement mutuel.
La mise en scène utilise deux espaces distincts pour représenter Barcelone et le Québec. Barcelone est associée à l'appartement d'Eugènia, un lieu chargé de souvenirs et d'alliances, tandis que le Québec, où vit Olivia, symbolise le foyer, la liberté et l'enracinement territorial. Ces deux univers cohabitent sur scène, illustrant les tensions entre le passé (Barcelone) et le présent (Québec). Les transitions entre les deux lieux sont parfois abruptes, avec des changements d'éclairage marqués par des noirs complets, ce qui souligne les ruptures et les silences dans les relations entre les personnages.
La mise en scène de Philippe Soldevila joue avec différents tons et thèmes, comme les facettes d'un cube Rubik, en alternant entre moments légers et graves. Le texte de Mercè Sarrias est concis et ponctué de courts monologues des trois personnages féminins, qui révèlent des aspects intimes de leurs vies. Les acteurs, notamment Roser Batalla dans le rôle d'Eugènia, apportent une grande naturalité à leurs performances. Victor Alvaro, dans le rôle de Pere, apporte une touche comique et tendre, tandis que le personnage d'Olivia, interprété par Éva Daigle, est plus caricatural. Natalie Fontalvo, dans le rôle de Valentina, incarne une trajectoire complexe marquée par un optimisme résilient.
La pièce intègre naturellement trois langues : le catalan, l'espagnol et le français québécois. Les répliques sont accompagnées de surtitres pour le public québécois, permettant de saisir les nuances des dialogues. Les sonorités de ces langues s'entremêlent, créant une richesse sonore qui renforce l'immersion. Bien que des références au Québec (neige, froid, poutine) soient présentes, le texte évite de tomber dans le folklorisme. Le Québec est évoqué à travers des images tangibles, comme des trajets en voiture dans des paysages enneigés, soulignant la construction d'une identité par fragments et souvenirs partagés.

