El Niño : comment mesurer l’ampleur du phénomène ? / El Niño : un phénomène géopolitique ? / Giuliano da Empoli
Depuis son roman très remarqué "Le Mage du Kremlin" (Gallimard, 2022), l'essayiste et romancier Giuliano da Empoli emploie la fiction pour explorer les ressorts d'un pouvoir bien réel. Avec "Le Fondateur" (Gallimard, 2026), il nous plonge dans l'univers des puissants entrepreneurs de la tech..
El Niño est un phénomène naturel récurrent qui se produit dans l'océan Pacifique, généralement tous les 2 à 7 ans. Il se caractérise par un réchauffement anormal des eaux de surface dans la partie centrale et orientale de cet océan, près des côtes de l'Amérique du Sud. Ce phénomène perturbe les courants marins et atmosphériques à l'échelle mondiale, entraînant des modifications climatiques importantes. Par exemple, il peut provoquer des sécheresses en Australie et en Indonésie, ou des pluies diluviennes en Amérique du Sud. Juliette Mignot, océanographe à l'IRD et directrice adjointe du LOCEAN, explique que les scientifiques mesurent son ampleur en analysant des données océaniques et atmosphériques, comme la température de l'eau, les courants ou les pressions atmosphériques. Ces mesures permettent de déterminer l'intensité du phénomène et ses impacts potentiels.
Pour évaluer l'ampleur d'El Niño, les chercheurs utilisent plusieurs outils et indicateurs. Juliette Mignot souligne que les satellites, les bouées océaniques et les modèles climatiques jouent un rôle clé. Par exemple, les satellites mesurent la température de surface de l'océan, tandis que les bouées enregistrent des données en temps réel sur les courants et les vents. Les scientifiques comparent ces données avec des moyennes historiques pour déterminer si l'événement en cours est faible, modéré ou fort. En 2023, un épisode particulièrement intense a été observé, avec des températures océaniques dépassant de plus de 2°C les normales saisonnières. Ces mesures permettent aussi d'anticiper les conséquences sur les précipitations, les températures ou les phénomènes météorologiques extrêmes dans différentes régions du monde.
Jean-Michel Valantin, chercheur en géopolitique, explique que El Niño n'est pas seulement un phénomène climatique, mais aussi un enjeu géopolitique majeur. Ses impacts peuvent déclencher des crises économiques et sociales dans les pays les plus vulnérables. Par exemple, une sécheresse prolongée en Afrique de l'Est peut aggraver les tensions autour des ressources en eau ou alimenter des migrations forcées. En 2023, l'Indonésie a subi des feux de forêt massifs en raison d'El Niño, ce qui a perturbé les chaînes d'approvisionnement mondiales en huile de palme. Valantin souligne que ces crises climatiques peuvent aussi influencer les relations internationales, en créant des alliances ou des conflits autour de l'accès aux ressources ou de l'aide humanitaire. Les pays riches, comme les États-Unis ou l'Union européenne, sont souvent moins touchés, mais doivent aussi gérer les conséquences indirectes, comme l'inflation des prix agricoles.
Giuliano da Empoli, essayiste et romancier, explore dans son dernier livre Le Fondateur (Gallimard, 2026) comment les entrepreneurs de la tech, souvent perçus comme des acteurs apolitiques, peuvent influencer les dynamiques géopolitiques. Il prend l'exemple d'El Niño pour illustrer comment ces acteurs, en développant des technologies comme l'intelligence artificielle ou les mégadonnées, pourraient aider à anticiper ou atténuer les crises climatiques. Da Empoli suggère que ces entreprises pourraient jouer un rôle clé dans la gestion des risques liés à El Niño, en fournissant des outils de modélisation ou de prévision aux gouvernements. Cependant, il met en garde contre les risques de concentration du pouvoir entre les mains de quelques acteurs privés, ce qui pourrait créer de nouvelles inégalités ou dépendances géopolitiques.
Les épisodes d'El Niño ont des répercussions économiques mondiales, souvent sous-estimées. Jean-Michel Valantin cite l'exemple du secteur agricole, où les perturbations climatiques peuvent entraîner des pertes de récoltes estimées à plusieurs milliards de dollars. En 2015-2016, un épisode intense d'El Niño a causé des dégâts estimés à 35 milliards de dollars dans le monde, selon la Banque mondiale. Ces pertes affectent particulièrement les pays en développement, où l'agriculture représente une part importante du PIB. Les marchés financiers réagissent aussi à ces événements, avec des fluctuations des prix des matières premières comme le café, le cacao ou le soja. Les assurances et les fonds de secours doivent aussi s'adapter pour couvrir les risques climatiques accrus, ce qui peut peser sur les budgets publics.

