«Une forme de gestion de l’indésirable» : le juriste William Acker documente le racisme environnemental subi par les «gens du voyage»
Dans son nouveau livre, «Racisme environnemental, penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme», le juriste et délégué général de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), William Acker, appelle à s’emparer de cette notion pour décrire les réalités qu’ils vivent dans les aires d’accueil. Vert l’a interrogé..
En septembre 2019, un incendie dans l’usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime) a provoqué un nuage toxique. Les habitants d’une aire d’accueil pour gens du voyage située à proximité n’ont pas été évacués ni informés par les autorités, malgré les risques pour leur santé. Cet événement a marqué le premier cas médiatique français de racisme environnemental visant spécifiquement les gens du voyage, une catégorie administrative regroupant des communautés comme les Yéniches, les Manouches, les Sintis, les Rroms ou les Gitans. Les gens du voyage sont des populations historiquement discriminées, souvent perçues comme des nomades en France, bien que cette appellation soit contestée par une partie de ces communautés. L’absence de réaction des autorités a poussé les habitants à se mobiliser, déclenchant une prise de conscience publique sur leur situation.
Les aires d’accueil pour gens du voyage sont majoritairement des parkings permanents, souvent en mauvais état et inadaptés aux besoins des habitants. Environ 52 % de ces aires sont situées à proximité directe de sources de pollution industrielle ou de zones à risque, tandis que 70 % se trouvent en dehors des zones dédiées à l’habitat. Ces lieux sont fréquemment entourés de béton, avec peu d’espaces verts, ce qui aggrave les effets des canicules et des intempéries. De plus, les habitants de ces aires ont des difficultés à souscrire une assurance habitation, car les assureurs refusent souvent de les couvrir. Une étude de Santé publique France (2024) révèle que l’espérance de vie des gens du voyage est inférieure de 10 à 15 ans à la moyenne nationale, un niveau comparable à celui des personnes sans abri. Les problèmes de santé y sont fréquents dès le plus jeune âge : maladies pulmonaires, cutanées, hypertension, diabète ou obésité infantile.
William Acker, juriste et délégué général de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), a réalisé une cartographie inédite en 2019, recensant 1 358 aires d’accueil en France. Ses travaux montrent que ces aires sont souvent placées aux frontières communales, éloignées des centres-villes et des autres habitants. Cette localisation s’explique par une logique de relégation territoriale : les communes cherchent à regrouper ces équipements dans des zones déjà marginalisées, comme près des décharges, des stations d’épuration ou des usines polluantes. Certaines aires sont aussi situées à proximité d’équipements stigmatisés, comme des centres de rétention administrative ou des mosquées. Cette pratique illustre une gestion de l’indésirable, où les gens du voyage sont cantonnés à des espaces perçus comme inutiles ou nuisibles par le reste de la société.
L’antitsiganisme désigne un racisme spécifique ciblant les personnes perçues comme Tsiganes, incluant les Yéniches, les Manouches, les Sintis, les Rroms ou les Gitans. William Acker souligne que cette discrimination structurelle conditionne une surexposition aux pollutions. Le racisme environnemental est un concept né dans les années 1980 aux États-Unis, désignant des inégalités environnementales subies par des groupes racisés. En France, les aires d’accueil illustrent cette réalité : elles sont choisies et validées par l’État, mais placées dans des zones polluées ou à risque. Pourtant, la France hexagonale évite généralement de parler de race dans les statistiques ou les politiques publiques, préférant évoquer des discriminations. Cette omission rend difficile la reconnaissance officielle du phénomène, malgré son impact concret sur la santé et les conditions de vie des gens du voyage.
L’histoire des gens du voyage en France est marquée par une politique de contrôle territorial. Dès 1912, des lois ont encadré leur itinérance en créant des statuts de nomades et en instaurant des carnets de fichage en préfecture. L’objectif était de limiter leurs déplacements et de les fixer dans des conditions précaires. Aujourd’hui, les gens du voyage sont à la fois rejetés et contraints à une sédentarisation forcée, sans jamais obtenir le droit de s’installer durablement. Cette contradiction illustre une gestion raciale de l’espace : les autorités cherchent à les exclure des centres-villes tout en les empêchant de voyager librement. Cette politique est encadrée par le droit, ce qui rend nécessaire une réforme juridique pour reconnaître leurs droits fondamentaux.
L’affaire de l’aire d’accueil près de l’usine Lubrizol a permis une prise de conscience collective. Les habitants, soutenus par des militants et des chercheurs, ont obtenu en 2026 un relogement après sept ans de relégation dans une zone industrielle. Les nouveaux logements, des terrains familiaux locatifs avec des caravanes, répondent enfin à leurs besoins. Parallèlement, la notion de *racisme environnemental* est de plus en plus utilisée par les collectifs de *gens du voyage*, leur permettant de lier leurs luttes antiracistes à celles pour un environnement sain. Cette réappropriation politique offre une nouvelle grille de lecture pour comprendre les discriminations systémiques dont ils sont victimes, tout en les positionnant comme des acteurs de l’écologie.

