Hartmut Rosa et le retour de l’extrême droite allemande : “À l’Est, on a le sentiment que l’Ouest ressemble à la RDA honnie”
Comment expliquer la popularité de l’extrême droite dans l’est de l’Allemagne ? Stigmatisation, contrôle étatique, politique de l’émotion et pensée unique… Dans un entretien fleuve avec le quotidien de gauche “Süddeutsche Zeitung”, le célèbre sociologue Hartmut Rosa réagit à la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, analyse les évolutions politiques du laboratoire qu’est la République fédérale et en tire des conséquences pour toute l’Europe..
En septembre 2026, l’Allemagne est marquée par une montée de l’extrême droite, illustrée par la victoire du parti Alternative für Deutschland (AfD) en Saxe-Anhalt, un État de l’ex-Allemagne de l’Est. L’AfD, classé à l’extrême droite, est souvent exclu des médias et des institutions politiques qui le considèrent comme non démocratique. Hartmut Rosa, sociologue allemand renommé, analyse cette situation dans un entretien avec le quotidien Süddeutsche Zeitung. Il souligne que cette exclusion crée un sentiment d’injustice chez les électeurs de l’AfD, qui se perçoivent comme des citoyens démocrates mais estiment ne pas être représentés par les institutions. Rosa évoque le terme othering (altérisation) pour décrire cette dynamique où une partie de la population est présentée comme « autre » par les médias et les élites politiques.
Hartmut Rosa explique que les électeurs de l’AfD en ex-Allemagne de l’Est ont le sentiment que l’Ouest du pays reproduit les travers de l’ancienne République démocratique allemande (RDA). La RDA, État communiste disparu en 1990, était perçue comme une dictature où les citoyens se sentaient contrôlés et non écoutés. Les Allemands de l’Est associent aujourd’hui l’Ouest à une forme de contrôle étatique et de pensée unique, malgré la démocratie formelle. Rosa précise que cette perception est renforcée par des discours médiatiques qui stigmatisent l’AfD et ses électeurs, les présentant comme des « extrémistes » ou des « ennemis de la démocratie ». Pour ces électeurs, voter pour l’AfD est un acte de protestation contre ce qu’ils considèrent comme une démocratie incomplète ou biaisée.
Rosa critique la façon dont les médias allemands, notamment Der Spiegel, Die Zeit et Süddeutsche Zeitung, catégorisent l’AfD comme un parti non démocratique. Il estime que cette approche alimente la défiance des électeurs de l’AfD envers les institutions. Selon lui, ces électeurs se sentent exclus du débat public et perçoivent leur vote comme un moyen de faire entendre leur voix. Rosa utilise le terme de « démocratie orientée » pour décrire cette situation où une partie de la population a l’impression que la démocratie ne fonctionne que pour une élite, laissant de côté leurs préoccupations. Cette perception est partagée par d’autres mouvements politiques, comme l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW), un parti de gauche populiste qui critique également les élites médiatiques et politiques.
Rosa pointe du doigt les médias publics allemands, comme la chaîne ARD, qui, selon lui, contribuent à cette dynamique en présentant les électeurs de l’AfD comme des « électeurs de protestation » plutôt que comme des citoyens à part entière. Il souligne que cette représentation médiatique renforce le sentiment d’exclusion et de stigmatisation chez ces électeurs. Pour Rosa, cette approche est contre-productive, car elle ne permet pas de comprendre les raisons profondes du vote pour l’AfD, notamment le mécontentement économique et social dans les régions de l’Est. Il appelle à un débat plus ouvert et inclusif pour éviter une polarisation accrue de la société allemande.
L’analyse de Hartmut Rosa dépasse le cadre allemand et s’applique à d’autres pays européens confrontés à la montée des partis populistes. Il explique que la stigmatisation des électeurs de ces partis, ainsi que la perception d’une démocratie incomplète, sont des phénomènes observés dans plusieurs démocraties occidentales. Rosa met en garde contre une approche qui consiste à exclure ces électeurs du débat public, car cela risque d’aggraver les divisions et de renforcer les mouvements populistes. Pour lui, la solution passe par une meilleure écoute des préoccupations des citoyens et une refonte des institutions pour les rendre plus inclusives et transparentes.

