En Argentine, la mémoire de la dictature fait face à la tronçonneuse de Javier Milei
[Épisode 2/3] Les Mères de la place de Mai n'ont pas été les seules à s'investir dans ce combat mémoriel. D'autres acteurs ont participé à créer un véritable tissu associatif pour la justice.
L'ESMA (École de mécanique de la marine) est un ancien bâtiment de Buenos Aires transformé en musée de la mémoire. Pendant la dictature militaire argentine (1976-1983), ce lieu était l'un des principaux centres clandestins de détention, de torture et d'extermination. Environ 30 000 personnes y ont été enlevées, détenues sans procès, torturées puis assassinées. Aujourd'hui, l'ESMA abrite aussi des associations comme les Mères de la place de Mai, les Abuelas (grand-mères) et les H.I.J.O.S. (fils et filles de disparus), qui luttent pour préserver la mémoire de cette période noire. Le site est entouré d'immeubles modernes, ce qui contraste avec son histoire tragique.
Les Abuelas (grand-mères) sont un groupe de femmes dont les filles, enceintes, ont été enlevées pendant la dictature. Ces femmes étaient détenues à l'ESMA où elles accouchaient dans une pièce appelée Capucha, les yeux bandés. Leurs bébés étaient ensuite volés et confiés à des familles liées aux tortionnaires, tandis que les mères étaient envoyées vers les vols de la mort (avions où les prisonniers étaient jetés vivants dans l'océan). Depuis 1977, les Abuelas recherchent ces enfants disparus. Sur 500 cas identifiés, 140 ont été retrouvés et font désormais partie de l'association. Leur combat inclut des actions éducatives pour sensibiliser les jeunes générations.
Les H.I.J.O.S. (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio, soit Fils pour l'identité et la justice contre l'oubli et le silence) regroupent les enfants de disparus, survivants ou exilés de la dictature. Fondés en 1995, ils sont connus pour leurs escraches, des actions publiques dénonçant les anciens tortionnaires encore en liberté. Leur objectif est de maintenir vivante la mémoire collective. Présents sur les réseaux sociaux avec plus de 100 000 abonnés, ils adaptent leur lutte aux nouvelles générations pour éviter que l'histoire ne soit oubliée. Leur slogan résume leur mission : notre lutte était celle d'un peuple qui ne devait pas oublier sa propre histoire.
Depuis l'arrivée de Javier Milei à la présidence argentine en 2025, les associations mémorielles subissent des coupes budgétaires drastiques. Les budgets des lieux de mémoire comme l'ESMA ont été supprimés, les agents licenciés et les bâtiments menacés de fermeture faute de moyens. Seuls ceux financés par des dons privés restent ouverts. Milei a aussi transformé l'Universidad de las Madres (créée en 2000 par les Mères de la place de Mai pour offrir une éducation gratuite) en y nommant un nouveau recteur et en modifiant les programmes pour effacer toute référence aux Mères. Ces mesures visent à réduire l'influence de ces associations dans l'espace public.
Sous Milei, une nouvelle interprétation de l'histoire de la dictature émerge, portée notamment par la vice-présidente Victoria Villarruel. Cette approche, appelée memoria completa (mémoire complète), prétend rééquilibrer le récit en mettant en avant les victimes des guérillas des années 1970 autant que celles de la dictature. Pour le 50e anniversaire du coup d'État en 2026, le gouvernement a diffusé une vidéo intitulée Les victimes qu'on a voulu cacher, affirmant que des crimes avaient été tus. Cependant, les spécialistes comme Nadia Tahir, chercheuse en études hispano-américaines, craignent surtout des changements dans les programmes scolaires, où la dictature pourrait cesser d'être enseignée comme un chapitre central de l'histoire nationale.
Les associations mémorielles argentines ont développé depuis 20 ans des politiques éducatives pour enseigner la dictature dans les écoles. Ces efforts pourraient être remis en cause par les politiques de Milei, avec des conséquences sur les générations futures. Les élections présidentielles de 2027 seront décisives : un changement de gouvernement pourrait approfondir les réformes actuelles. Dans ce contexte, les militants financent eux-mêmes leurs actions, comme les visites d'écoles ou les conférences, pour sensibiliser les jeunes. Leur combat est double : préserver la mémoire et alerter sur les dangers des discours de haine, dans un pays où les traumatismes du passé restent vifs.

