Lire et relire les <i>Relations</i> de Jacques Cartier à l’heure décoloniale
Elles offrent à la fois le mal et l’antidote, tout en suscitant la rêverie, l’émerveillement et l’indignation..
En octobre 2025, le gouvernement du Québec a désigné Jacques Cartier comme personnage historique, un statut déjà accordé par le gouvernement fédéral en 1981. Cette reconnaissance s’inscrit dans un contexte marqué par les débats décoloniaux actuels. Cartier, explorateur français du XVIe siècle, est une figure controversée en raison de son rôle dans la colonisation. Cependant, ses Relations, récits de ses trois voyages en Nouvelle-France entre 1534 et 1542, constituent un document précieux. Ces textes mêlent des éléments factuels à des récits subjectifs, offrant à la fois matière à réflexion et à indignation. Ils révèlent les dynamiques de pouvoir de l’époque tout en conservant des traces culturelles autochtones aujourd’hui disparues.
Les Relations de Cartier dressent une liste de toponymes (noms de lieux) qui suscite une émotion poétique et philosophique. Certains noms, comme l’île Brion ou le mont Royal, persistent encore aujourd’hui, tandis que d’autres, comme Stadaconé (Québec) ou Hochelaga (Montréal), ont disparu ou été remplacés. Cette toponymie reflète les transformations imposées par les colons, parfois de manière brutale. Par exemple, la terre des Bretons est devenue l’île du Cap-Breton, et les îles Rondes sont devenues Sept-Îles. Ces changements illustrent la fragilité des conventions humaines et la manière dont les noms de lieux peuvent être redéfinis pour des motifs politiques ou culturels. Cette liste invite à une réflexion sur la mémoire et l’oubli dans l’histoire des territoires.
Les Relations de Cartier décrivent un monde naturel foisonnant, marqué par une faune et une flore abondantes. Le fleuve Saint-Laurent, qualifié de plus grand fleuve jamais vu, abrite des pingouins (apponatz), des fous de Bassan (margaulx), des ours blancs comme des cygnes, et des morues si nombreuses que l’équipage en pêche plus de 100 en une heure. Cartier évoque aussi des paysages contrastés, comme la Basse-Côte-Nord, où la terre stérile rappelle celle donnée à Caïn dans la Bible. Bien que moins précis que des observateurs comme Jean de Léry, Cartier note des détails sur les mœurs et rituels des peuples autochtones, notamment les Innus, les Micmacs, les Béothuks et les Iroquoiens du Saint-Laurent. Ces descriptions, bien que parfois rapides, offrent un aperçu unique de la biodiversité et des cultures de l’époque.
Les Relations de Cartier révèlent les violences de la colonisation à travers des actes comme l’enlèvement de Taignoagny et Domagaya, fils du chef Donnacona, lors du premier voyage en 1534. Ces otages sont finalement libérés, mais Cartier récidive lors de son deuxième voyage en 1535 en retenant Donnacona, ses deux fils et sept autres personnes. Aucun de ces otages ne revient vivant au Canada : ils meurent tous en France, sauf un, mais Cartier affirme sans preuve qu’ils se sont mariés et vivent comme des seigneurs, refusant de rentrer. Les Relations dépeignent aussi les Autochtones comme des peuples « faciles à convertir » ou « aisés à dompter », reflétant une vision colonialiste et méprisante. Ces passages soulèvent une indignation légitime face aux exactions et aux mensonges de l’époque.
Les Relations de Cartier constituent un conservatoire unique de la langue des Iroquoiens du Saint-Laurent, disparue entre le dernier voyage de Cartier et le premier de Champlain. On y trouve 228 mots répartis en deux lexiques, couvrant des domaines comme les nombres, les parties du corps, les vêtements, l’alimentation, les astres ou les rapports de parenté. Certains mots comme carraconny (pain) ou assomaha (lune) apparaissent sous des formes différentes, suggérant une diversité linguistique au sein des Iroquoiens ou l’influence d’autres langues, comme le mohawk ou le basque. Ces mots, souvent sonores et évocateurs, sont comparés à des « paroles gelées » de Rabelais, conservées par le froid. Certains sont aujourd’hui inscrits sur des panneaux le long du Saint-Laurent, près du site archéologique Cartier-Roberval.
Dès la Renaissance, les *Relations* de Cartier ont inspiré des œuvres littéraires, comme le *Cinquiesme livre* de Rabelais (1564), où Cartier est présenté comme un élève d’un maître nommé Ouy-dire, symbolisant l’art de témoigner de ce qu’on n’a pas vu. Au XVIIe siècle, Jacques Doremet inverse cette relation en faisant de Rabelais un élève de Cartier dans le *Quart livre* (1552), associant ainsi les deux auteurs. Cette tradition fait de Rabelais le premier écrivain québécois, selon André Belleau, soulignant l’influence durable de Cartier sur la littérature. Ces réinterprétations montrent comment les *Relations* ont transcendé leur statut de simple compte rendu pour devenir une source d’inspiration littéraire et culturelle, méritant leur place dans le patrimoine littéraire et documentaire.

