La bataille de Gaulle : une lecture anticolonialiste de la Résistance
En montrant la Résistance sous son jour le plus héroïque, La bataille de Gaulle d'Antonin Baudry rompt avec des décennies de films centrés sur la collaboration. Retour au cinéma « résistancialiste » d'après-guerre ? Cette hagiographie du général de Gaulle est bien davantage.
Le film La bataille de Gaulle d’Antonin Baudry propose une interprétation inédite de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, en mettant l’accent sur son aspect anticolonialiste. Contrairement aux productions américaines ou françaises qui glorifient souvent le rôle des États-Unis dans la Libération, ce diptyque montre les Alliés comme une force d’occupation potentielle. Les États-Unis y sont dépeints comme cherchant à imposer un régime de souveraineté limitée à la France après la guerre, notamment via l’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories), une administration militaire alliée censée gérer les territoires vaincus. Cette vision rompt avec le résistancialisme d’après-guerre, qui présentait la Résistance comme héroïque et unie, souvent en collaboration avec les Alliés. Le film suggère que de Gaulle a lutté contre deux empires : l’Allemagne nazie et les États-Unis.
Le président américain Franklin D. Roosevelt est représenté dans le film comme un acteur ambigu, voire hostile à la France libre. Selon le récit, il aurait d’abord soutenu le régime de Vichy, dirigé par le maréchal Pétain, en raison de son anticommunisme. Il aurait ensuite tenté de marginaliser de Gaulle en promouvant des figures comme l’amiral Darlan ou le général Giraud, tous deux compromis avec Vichy. Roosevelt envisageait de soumettre la France à l’AMGOT après la guerre, une administration qui aurait privé le pays de sa souveraineté, notamment en contrôlant son territoire (un tiers de l’Hexagone devait être détaché) et sa monnaie. De Gaulle a refusé de participer aux commémorations du débarquement de Normandie en 1964, le qualifiant de « prélude à une seconde occupation du pays ». Cette opposition illustre les tensions entre la France libre et les États-Unis.
L’article replace le film dans un débat historique plus large sur la Résistance et la collaboration. Dans les années 1970, l’historien américain Robert Paxton a publié La France de Vichy, un ouvrage qui a ébranlé le mythe du résistancialisme, une vision selon laquelle tous les Français auraient été résistants ou au moins passifs face à l’occupant. Paxton a démontré que Vichy avait collaboré activement avec l’Allemagne nazie, invalidant la thèse de l’« épée et du bouclier », qui présentait Pétain comme un bouclier protégeant la France d’un gauleiter allemand. Cependant, des historiens comme Marc Ferro ou Jacques Sémelin ont nuancé cette vision en soulignant l’importance de la micro-résistance, des actes individuels de résistance souvent invisibles dans les récits traditionnels. Par exemple, Ferro estime que la Milice de Vichy comptait environ 45 000 volontaires, contre des centaines de milliers de résistants.
Jacques Sémelin, dans son ouvrage Une énigme française (2022), met en lumière des actes de résistance discrets mais déterminants, comme l’aide apportée aux Juifs pour éviter leur déportation. Il souligne que 75 % des Juifs en France ont survécu, un taux bien supérieur à celui d’autres pays occupés comme les Pays-Bas ou la Pologne. Cette micro-résistance, souvent ignorée par l’historiographie traditionnelle, est au cœur du film de Baudry, qui met en scène des résistants oubliés ou fictifs, comme Livia, une résistante juive. Le film rend ainsi hommage à des héros anonymes, loin du récit chevaleresque des grands réseaux de résistance. Cependant, il simplifie certains aspects, comme l’omission quasi totale des communistes dans la Résistance, malgré leur rôle majeur dans les Forces françaises de l’intérieur (FFI).
Le succès du film a suscité des débats, notamment sur la représentation des États-Unis. Des médias comme Le Monde ont salué une libération de la figure de de Gaulle, tandis que d’autres, comme Le Figaro ou Radio France, ont critiqué une vision jugée fantasmagorique ou partiale. Par exemple, Patrick Cohen a dénoncé une représentation caricaturale des États-Unis, tandis que Henri-Christian Giraud, petit-fils du général Giraud, a évoqué des raisons personnelles derrière l’inimitié entre de Gaulle et Roosevelt. Le film a également été critiqué pour ses simplifications historiques, comme la minimisation du rôle de l’Union soviétique ou la réduction des tensions internes à la Résistance. Malgré ces critiques, il marque un renouveau dans la représentation cinématographique de la Seconde Guerre mondiale en France.
Le film s’inscrit dans un contexte où les Français semblent moins enclins à idéaliser les mythes historiques venus des États-Unis. Les sondages de l’IFOP montrent un renversement des perceptions : en 1945, 57 % des Français estimaient que l’URSS avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne, contre 20 % pour les États-Unis. En 1994, ces chiffres étaient inversés (20 % pour l’URSS, 57 % pour les États-Unis). Cette évolution reflète peut-être une lassitude envers les récits hégémoniques américains et un regain d’intérêt pour une mémoire nationale plus critique. Le film de Baudry, avec son rythme effréné et ses effets spéciaux, s’inspire des codes hollywoodiens, mais propose une relecture anticolonialiste de l’histoire, loin des stéréotypes traditionnels.

