« Les luttes écolo locales forment un mouvement social qui ignore son unité »
Alors que l’autoroute A69 est quasi-terminée et que le backlash écolo n’en finit pas de s’aggraver, pas évident en ce moment de trouver de quoi espérer côté environnement. On a donc sauté sur le livre “Territoires en résistance”, qui rassemble des luttes victorieuses parfois méconnues et interroge les stratégies gagnantes.
Les luttes écologiques locales en France, souvent passées sous silence, forment pourtant un mouvement social unifié malgré leur décentralisation. Une équipe de socio-anthropologues et sociologues (Gaëlle Ronsin, Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey) a analysé 40 ans de mobilisations contre des projets écocidaires, comme des carrières, des incinérateurs ou des parcs photovoltaïques, à travers des archives de la revue Silence. Leur livre Territoires en résistance (2026) révèle que ces combats, bien que souvent isolés, partagent des logiques communes et des victoires, même méconnues. Par exemple, sur plus de 200 victoires recensées, seules quelques-unes, comme Notre-Dame-des-Landes, ont été médiatisées. Ces luttes, souvent menées par des habitant·es, des associations ou des élu·es, ciblent des projets moins visibles mais tout aussi destructeurs pour l'environnement et les territoires locaux.
L'ouvrage se concentre sur les aménagements ordinaires, c'est-à-dire des projets d'envergure limitée mais répétés, comme des carrières, des centres commerciaux en périphérie des villes, des contournements routiers ou des poulaillers industriels. Ces projets, bien que moins médiatisés que les grands travaux (autoroutes, barrages), ont un impact cumulé majeur sur l'emprise au sol, la biodiversité et les émissions de CO2. Par exemple, l'historien Nelo Magalhães a étudié la prolifération des petites carrières dans le cadre du programme routier français. Ces projets sont souvent portés par des entreprises locales ou des multinationales, avec le soutien de l'État, qui les qualifie parfois de très haute utilité publique pour accélérer leur réalisation, au détriment des études d'impact environnemental.
Le livre met en lumière des victoires locales contre des projets écocidaires, comme la lutte contre une carrière en Haute-Saône ou celle contre les boues rouges en Corse dans les années 1970. Dans le premier cas, un viticulteur a alerté la population, menant à la création d'une association (Pro Natura Jussey) qui a mobilisé 80 personnes malgré un arrêté d'interdiction de manifester. Grâce à un contre-dossier repérant des malfaçons, l'enquête publique a été défavorable, et le projet a été abandonné en deux ans. Dans le second cas, une alliance entre pêcheurs, scientifiques, lycéen·nes et autonomistes corses a permis la fermeture d'une usine polluante, marquant un précédent juridique avec une indemnisation symbolique. Ces exemples montrent que les petites échelles offrent une prise plus directe aux habitant·es pour bloquer des projets.
Les luttes locales révèlent des alliances inattendues entre des groupes sociaux variés, comme un éleveur, un maire soucieux de sa réélection ou un ingénieur en désaccord avec un projet. Par exemple, à Lure (près de Marseille), des habitant·es ont uni leurs forces contre des parcs photovoltaïques imposés par des multinationales comme Boralex, qui détruisent des forêts sous prétexte de transition énergétique. Ces mobilisations montrent comment des enjeux locaux peuvent fédérer des personnes aux motivations différentes, qu'elles soient écologiques, économiques ou politiques. Ces alliances sont souvent éphémères, mais elles permettent de créer des réseaux de solidarité et de transmission d'expertise, comme le montre l'association Pro Natura Jussey qui partage son savoir avec d'autres collectifs.
Contrairement aux mouvements ouvriers, les luttes écologiques locales sont rarement connectées ou recensées de manière durable. Bien que des coordinations existent, comme les Soulèvements de la Terre ou la Déroute des routes, elles disparaissent souvent après quelques années. Cette fragmentation explique pourquoi le mouvement ignore son unité, malgré des logiques communes. Les autrices soulignent que ces luttes forment pourtant un mouvement social à part entière, mais leur décentralisation et leur diversité rendent leur reconnaissance difficile. Leur livre vise précisément à créer des liens entre ces combats éparpillés, en mettant en lumière leurs similitudes et leurs stratégies de résistance.
Les luttes locales révèlent les limites du système juridique face aux projets écocidaires. Par exemple, à Lure, la justice a jugé illégal le chantier de Boralex, mais la centrale solaire a tout de même été construite. Les procédures administratives traînent, permettant aux entreprises de déposer des recours et de continuer leurs activités. En revanche, les militant·es sont rapidement réprimé·es pour des actions directes, comme des blocages de machines ou des manifestations, avec des amendes lourdes. Cette inégalité de traitement illustre un double standard : la justice réprime les militant·es mais peine à sanctionner les entreprises, laissant ces dernières poursuivre leurs projets malgré leur illégalité.
Les Petits Projets Inutiles et Imposés (PPII) désignent des projets locaux de faible envergure mais souvent nuisibles, comme une carrière, un incinérateur ou un entrepôt agricole. Ces projets sont difficiles à appréhender à grande échelle, car ils passent souvent sous les radars des grandes organisations écologistes comme France Nature Environnement. Pourtant, leur échelle locale offre une prise plus directe aux habitant·es, qui peuvent plus facilement les bloquer. Par exemple, un projet de carrière en Haute-Saône a été abandonné grâce à la mobilisation d'un viticulteur et d'une association locale. Cependant, ces victoires restent fragiles et dépendent des rapports de force locaux, sans garantie de généralisation.
Les luttes locales permettent une transmission informelle des savoirs entre collectifs, souvent par bouche-à-oreille. Par exemple, l'association Pro Natura Jussey, après avoir bloqué un projet de carrière, partage son expertise avec d'autres groupes en lutte contre des projets similaires. Cette transmission est cruciale pour renforcer les capacités de résistance des habitant·es. Elle montre aussi que les victoires locales, bien que parfois invisibles, contribuent à un mouvement plus large en inspirant d'autres mobilisations. Ces échanges informels compensent l'absence de structures durables pour fédérer les luttes écologiques locales.

