À Dali, la campagne chinoise se réinvente
Dans la province du Yunnan, de jeunes citadins viennent chercher un cadre de vie ou de vacances reposant. Le quotidien agricole s’en trouve transformé, nous montre la photographe britannique Catherine Hyland..
La ville de Dali, située dans la province du Yunnan en Chine, est devenue un symbole de la transformation des campagnes chinoises. Autrefois marquée par un exode rural massif, la région attire désormais de jeunes citadins en quête d’un mode de vie plus apaisé, loin de l’agitation des grandes villes. Ce phénomène, surnommé la "Dalifornie", reflète une tendance plus large où les jeunes générations cherchent à se réapproprier l’espace rural, non plus pour y travailler la terre comme leurs aïeux, mais pour y vivre une vie plus lente et connectée aux traditions locales. La photographe britannique Catherine Hyland, spécialiste des paysages et de leur transformation par l’humain, y étudie depuis 2024 ces mutations à travers une série de clichés. Son travail met en lumière les contrastes entre les générations, les modes de vie et les usages du territoire.
La région de Dali abrite plusieurs minorités ethniques, comme les Bai et les Hani, dont les cultures et les modes de vie traditionnels restent très ancrés. Les Bai, par exemple, vivent depuis des siècles de l’agriculture autour du lac Erhai et perpétuent des cérémonies riches en danses et en musique, rythmant le cycle des saisons. Les habitations traditionnelles des Hani, comme celles d’Azheke, sont souvent construites sur pilotis en bois, une architecture adaptée au relief montagneux. Ces communautés, qui ont toujours cultivé des cultures comme la pomme de terre, le maïs ou la patate douce, voient leur quotidien transformé par l’arrivée de nouveaux habitants. Les photographies de Catherine Hyland montrent comment ces traditions coexistent avec les nouvelles pratiques, notamment touristiques, comme les séances photo de mariage dans des décors pittoresques comme Yunshanping ou les rizières en terrasses de Yuanyang.
Le tourisme joue un rôle clé dans cette réinvention de la campagne chinoise. Des sites comme Yunshanping, près de Lijiang, ou les rizières en terrasses de Yuanyang attirent des milliers de visiteurs chaque année, notamment des jeunes couples chinois venus immortaliser leur mariage. Un petit train touristique, spécialement conçu pour découvrir la région de Dali, permet de visiter la ville ancienne de Xizhou, les villages de la minorité Bai et les paysages ruraux environnants. Ce tourisme de masse génère des revenus pour les habitants et dynamise l’économie locale, mais il pose aussi des défis, comme la préservation des traditions face à la commercialisation des pratiques culturelles. Les jeunes citadins, souvent équipés de smartphones, contribuent à cette économie en partageant leurs expériences sur les réseaux sociaux, renforçant l’attractivité de la région.
Le principal clivage observé par Catherine Hyland réside dans le fossé entre les générations. Les anciens, habitués à un travail agricole pénible et à une vie rythmée par les saisons, côtoient une jeunesse urbaine, connectée aux nouvelles technologies et en quête de sens. Pour les jeunes, s’installer à Dali représente une alternative aux rythmes effrénés des métropoles chinoises, même si leur place dans ce nouvel écosystème reste à définir. La photographe souligne que cette génération cherche encore son identité dans ce cadre rural, tandis que leurs grands-parents y voyaient une question de survie. Ce contraste est exacerbé par l’échelle des transformations en Chine, où les changements se produisent à un rythme bien plus rapide qu’en Occident.
Le travail de Catherine Hyland, intitulé New World Other, explore ces dynamiques à travers une série de photographies prises entre octobre 2024 et 2026. Son objectif est de documenter ces mutations sans tomber dans le cliché d’une campagne idéalisée ou artificielle. Elle note que la fascination pour les selfies en pleine nature participe à une forme de reconnexion avec l’idéologie rurale, même si cela peut sembler paradoxal. Ce projet s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’avenir de l’agriculture mondiale, face aux défis climatiques et géopolitiques. Hyland souligne l’importance de repenser les images traditionnelles de la ruralité, souvent associées à des visions pastorales dépassées, pour inventer des modèles adaptés aux réalités du XXIe siècle.
L’attractivité croissante de Dali et du Yunnan illustre une tendance plus large en Chine, où l’intérêt pour les campagnes se développe comme une réponse aux excès de l’urbanisation. Cependant, cette transformation soulève des questions sur la durabilité de ces nouveaux modes de vie. Les jeunes citadins, bien que porteurs d’idées innovantes, ne remplacent pas les agriculteurs traditionnels, dont le rôle reste essentiel pour l’autonomie alimentaire du pays. Catherine Hyland rappelle que la Chine, confrontée à des bouleversements climatiques et à une instabilité géopolitique, doit repenser son agriculture pour garantir sa sécurité alimentaire. Son projet photographique s’inscrit dans cette urgence, en montrant que l’avenir des campagnes ne peut être envisagé sans une collaboration entre générations et entre traditions et modernité.

