Sommes‑nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction
Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action.
L’anthropocène désigne une période géologique non officielle où les activités humaines modifient profondément le climat, les cycles naturels et la biosphère. Ce terme est souvent illustré par des images spectaculaires comme des glaciers en recul, des forêts en feu ou des villes éclairées la nuit. Ces représentations visuelles, omniprésentes, façonnent notre perception de la crise écologique. Cependant, elles ne montrent qu’une partie de la réalité : des paysages transformés par l’homme, comme les agrosystèmes (zones agricoles comme les bocages ou les prairies), qui semblent naturels mais sont en réalité artificialisés. Le concept d’anthropocène met en lumière l’impact global de l’humanité, tandis que celui de photographocène, proposé par la théoricienne Ana Peraica en 2020, désigne spécifiquement l’ère où ces transformations sont documentées, diffusées et débattues à travers la photographie.
La sixième extinction de masse fait référence à l’accélération actuelle des disparitions d’espèces, bien plus rapide que les taux naturels observés dans les archives fossiles. Ce phénomène est documenté par des projets comme Extreme Ice Survey, où des caméras captent le recul des glaciers en time-lapse (séquences accélérées), ou encore par les travaux du photographe Edward Burtynsky dans The Anthropocene Project, qui met en scène des mines, des décharges et des infrastructures industrielles. Ces images, souvent relayées par des médias comme National Geographic, deviennent des symboles de la crise écologique. Pourtant, elles ne reflètent qu’une partie de la biodiversité : les espèces charismatiques (ours polaires, pandas, baleines) sont surreprésentées, tandis que des groupes comme les insectes, les micro-organismes ou les champignons, pourtant essentiels aux écosystèmes, restent largement invisibles.
L’écologie du regard est une approche critique qui interroge la manière dont les images façonnent notre compréhension de la crise écologique. Elle analyse ce qui est montré ou caché dans les photographies, les points de vue adoptés (survol, immersion, regard scientifique) et les émotions suscitées. Par exemple, les images aériennes ou les time-lapse donnent l’illusion d’une distance neutre, comme si nous observions la Terre depuis un ailleurs abstrait, ce qui peut réduire notre sentiment d’appartenance à ces milieux. Des chercheurs comme Bénédicte Ramade ou Ana Peraica soulignent que certaines photographies environnementales oscillent entre alerte éthique et esthétisation du désastre, risquant de produire de la lassitude plutôt que de l’engagement. Cette approche invite à questionner le rôle des images dans notre relation au vivant.
Les images emblématiques de la crise écologique, comme celles d’ours polaires épuisés ou de glaciers effondrés, sont souvent répétitives et centrées sur des paysages spectaculaires. Cette répétition peut conduire à une fatigue du regard, où le public devient insensible à ces représentations, voire développe un déni face à l’ampleur des problèmes. Des études en communication environnementale montrent que les images catastrophistes, sans proposition d’action concrète, ont parfois l’effet inverse de celui recherché. Par exemple, des motifs comme les mégafeux ou les pipelines reviennent si souvent qu’ils en deviennent des clichés, limitant leur capacité à mobiliser. Cette saturation visuelle pose la question de l’efficacité des images pour sensibiliser ou inspirer des changements.
La photographie de conservation, popularisée par des artistes comme Boyd Norton ou Cristina Mittermeier, propose une alternative aux images spectaculaires de l’anthropocène. Son objectif est de documenter des menaces précises, de donner de la visibilité à des espèces ou des communautés locales méconnues, et de soutenir des actions de protection. Par exemple, des photographes comme Laurent Ballesta, Vincent Munier ou Frédéric Larrey travaillent en lien avec des protocoles scientifiques pour révéler des écosystèmes ou des espèces discrètes, comme les cœlacanthes ou les panthères des neiges. Leurs images ne se contentent pas de montrer, elles construisent des récits d’exploration et de cohabitation, où l’esthétique sert un objectif de conservation. Cette démarche montre que la photographie peut être un outil actif dans la lutte contre la sixième extinction.
Pour aller vers un *photographocène* plus incarné, il ne s’agit plus seulement de représenter la crise écologique, mais de cultiver un regard qui favorise la cohabitation avec le vivant. Cela implique de déplacer les appareils photo vers des milieux moins visibles (sols, fonds marins, micro-organismes) et des espèces moins spectaculaires, mais tout aussi essentielles. Des techniques comme la fluorescence ou les microscopes électroniques pourraient révéler des aspects du vivant jusqu’ici invisibles à l’œil humain. Des projets comme ceux de Laurent Ballesta ou Vincent Munier montrent que la patience, l’immersion et le dialogue entre art et science permettent de créer des images qui suscitent l’engagement plutôt que la résignation. L’enjeu est de passer d’une logique de choc visuel à une logique de compréhension et d’action collective.

