Quel est le ressenti des candidats lors d’une campagne électorale?
Deux ex-candidats racontent comment les campagnes électorales les ont affectés sur le plan personnel..
Une campagne électorale, qu’elle soit fédérale, provinciale ou municipale, impose un rythme de vie particulièrement intense aux candidats. Joëlle Boutin, ancienne députée de la Coalition avenir Québec (CAQ) dans la circonscription de Jean-Talon à Québec, décrit cette période comme un marathon couru à la vitesse d’un sprint, où chaque journée commence entre 5 et 6 heures du matin. Les candidats doivent analyser les actualités, préparer leurs interventions, enchaîner les réunions, les rencontres avec les électeurs et, souvent, terminer par du porte-à-porte le soir. Joëlle Boutin évoque un état d’adrénaline constant pendant 30 jours, une période où le corps et l’esprit sont sollicités au maximum. Ce rythme exige une capacité à travailler sous pression et une énergie mentale et physique considérable, car chaque détail compte : une erreur de communication peut être exploitée par les adversaires ou les médias.
Lors d’une campagne électorale, les candidats sont soumis à une exposition sociale constante : leurs gestes, leurs expressions, leur apparence et même leurs cernes sont scrutés et commentés en permanence. La Dre Pascale Brillon, psychologue et professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), compare cette situation à une loupe braquée en permanence sur eux. Les partis politiques exigent des candidats une performance parfaite, sans faille, ce qui ajoute une pression supplémentaire. Hugo Langlois, ancien candidat aux élections fédérales et municipales de 2025, souligne que cette exposition s’étend bien au-delà des médias traditionnels : les médias alternatifs et les réseaux sociaux amplifient les critiques et les attaques, souvent personnelles. Les commentaires peuvent porter sur des aspects aussi variés que l’allure, la façon de s’exprimer ou même le passé des candidats, ce qui rend la gestion du stress encore plus complexe.
Les candidats aux élections sont régulièrement la cible de menaces, parfois graves, qui peuvent les amener à craindre pour leur sécurité et celle de leur famille. Joëlle Boutin raconte avoir été harcelée lors de la campagne de 2022, avec des militants d’un autre parti politique qui l’ont suivie alors qu’elle installait des pancartes électorales avec son fils. Elle évoque une peur concrète pour sa sécurité. La Dre Brillon explique que ces menaces, souvent anonymes sur les réseaux sociaux, peuvent prendre la forme de mots vulgaires, d’attaques personnelles agressives ou de menaces claires. Ces situations génèrent un sentiment d’insécurité constant et contribuent à augmenter le taux de cortisol et d’adrénaline chez les candidats, deux hormones liées au stress qui perturbent notamment le sommeil. Certains candidats ont même dû être placés sous protection policière pendant des campagnes.
La solitude est un sentiment fréquent chez les candidats pendant une campagne électorale, malgré la présence d’une équipe autour d’eux. Hugo Langlois explique que cette solitude provient du fait que les candidats doivent prendre des décisions seuls, tout en étant entourés de conseils parfois contradictoires. Ils se retrouvent déconnectés de leur routine familiale et doivent souvent sacrifier les moments de qualité avec leurs proches. Joëlle Boutin résume cette situation en disant qu’il n’y a pas de temps de qualité en famille pendant 30 jours : les enfants doivent parfois accompagner leurs parents lors du porte-à-porte pour les voir. La Dre Brillon souligne que cette solitude peut persister après la campagne, notamment en cas de défaite, où les candidats doivent faire face à un moment d’interrogation avant de se reconstruire.
Les campagnes électorales ont un impact significatif sur la santé mentale des candidats. Le stress, l’anxiété et l’hypervigilance peuvent persister pendant une période allant de 9 à 12 mois après la fin de la campagne, selon la Dre Brillon. En cas de défaite, les candidats peuvent ressentir un sentiment d’échec et une amertume, comme si leur travail n’avait pas été reconnu à sa juste valeur. Certains développent même des symptômes post-traumatiques, notamment en raison des attaques personnelles et des menaces reçues. Cependant, tous les candidats ne réagissent pas de la même manière : certains s’épanouissent dans cette expérience intense, tandis que d’autres en ressortent épuisés. Joëlle Boutin et Hugo Langlois insistent sur l’importance de ne pas laisser ces difficultés durer trop longtemps et de s’appuyer sur son entourage pour surmonter ces épreuves.
La vie familiale des candidats est profondément perturbée pendant une campagne électorale. Joëlle Boutin considère que c’est le plus difficile à gérer, car il est impossible de consacrer du temps de qualité à ses enfants ou à son conjoint. Les candidats doivent souvent organiser leur emploi du temps en fonction des besoins de la campagne, ce qui les éloigne de leur famille. Même après la campagne, certains gardent une méfiance accrue envers les autres, par crainte d’être harcelés ou jugés. Hugo Langlois explique que cette déconnexion familiale peut créer un sentiment de vide une fois la campagne terminée, surtout en cas de défaite. La Dre Brillon souligne que la famille et les amis jouent un rôle clé pour aider les candidats à retrouver un équilibre après cette période intense.
Malgré les difficultés, les candidats qui ont vécu une campagne électorale en retirent souvent une expérience extrêmement formatrice. Hugo Langlois, qui a participé à deux campagnes en 2025 sans succès, affirme qu’il ne regrette pas cette expérience, car elle lui a permis d’acquérir des compétences impossibles à obtenir autrement. Il souligne que *l’on ne peut pas comprendre une campagne électorale sans la vivre*. Joëlle Boutin partage ce point de vue et encourage les nouveaux candidats à s’investir à fond, *sans regret*, qu’ils gagnent ou perdent. Elle recommande également d’adopter une *attitude téflon*, c’est-à-dire de ne pas se laisser atteindre par les critiques, pour mieux gérer les attaques personnelles. Pour les candidats, cette expérience reste un passage obligé pour comprendre les réalités de la politique.

