Montée des eaux, extinction d’espèces… Dépasser 1
C’est désormais une certitude, le réchauffement planétaire franchira d’ici quelques années le seuil fatidique d’1,5°C supplémentaire par rapport aux températures préindustrielles (1850-1900). Et après ? Quel monde surgira de cet échec emblématique ? Pourra-t-on revenir en arrière ? Des scientifiques répondent..
Le seuil de 1,5°C de réchauffement climatique par rapport à l’ère pré-industrielle a été formalisé lors de l’Accord de Paris en décembre 2015. Avant cela, la communauté scientifique considérait que dépasser 2°C était le seuil dangereux. Ce chiffre de 1,5°C s’est imposé grâce à une coalition de petits États insulaires, comme Tuvalu ou les Îles Marshall, dont la survie est directement menacée par la montée des eaux. Selon Roland Séférian, climatologue à Météo-France et co-auteur du Giec, ce seuil est à la fois une construction politique et scientifique. En 2007, le Giec avait déjà alerté sur les risques associés à un réchauffement de 2°C, mais les négociations de Paris ont permis de renforcer l’ambition vers 1,5°C.
Limiter le réchauffement à 1,5°C plutôt qu’à 2°C aurait des conséquences majeures pour des millions de personnes et d’espèces. Par exemple, cela éviterait la submersion de terres habitées par 10 millions de personnes et réduirait de 420 millions le nombre d’individus exposés à des chaleurs extrêmes. Le stress hydrique, c’est-à-dire le manque d’eau accessible, toucherait deux fois moins de personnes. Le nombre d’espèces menacées d’extinction serait également divisé par deux. Ces écarts ont été détaillés dans un rapport du Giec publié en 2018, qui montre que chaque dixième de degré compte pour limiter les dégâts.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a annoncé début septembre 2026 que le seuil de 1,5°C serait probablement dépassé « d’ici quelques années ». Selon plusieurs scientifiques du Giec, le réchauffement atteindra +1,5°C dans trois ans, +1,7°C dans douze ans et +2°C dans vingt-cinq ans, si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au rythme actuel. En 2018, le Giec estimait que ce dépassement interviendrait entre 2030 et 2052. Le premier dépassement ponctuel de 1,5°C a été enregistré entre février 2023 et janvier 2024, avec des années 2023, 2024 et 2025 déjà hors des clous en moyenne.
Le réchauffement climatique, estimé à 1,24°C sur la période 2016-2025, a déjà des effets concrets sur les écosystèmes et la santé humaine. Selon l’ONU, le nombre cumulé de décès dus aux changements climatiques a dépassé les 4 millions entre 2000 et 2024. Mirey Atallah, cheffe du service Adaptation et résilience du PNUE, rappelle que plus la planète se réchauffe, plus les risques s’aggravent : canicules, sécheresses, incendies et fortes précipitations deviennent plus fréquents et intenses. Robert Vautard, du Giec, souligne que la probabilité d’événements extrêmes comme l’été 2026 augmente avec le réchauffement.
Au-delà de 1,5°C, le risque de déclencher des points de bascule climatiques augmente. Il s’agit de seuils critiques où des éléments clés du système Terre, comme les calottes polaires, les courants océaniques ou les forêts tropicales, basculent vers un nouvel état irréversible. Mirey Atallah, du PNUE, avertit que cela rendrait le monde « exponentiellement dangereux ». Roland Séférian, climatologue, précise que même si les températures redescendent, certaines conséquences comme la montée des eaux ou la disparition d’espèces seront définitives. La science explore encore ces mécanismes, mais leur activation pourrait avoir des effets en cascade incontrôlables.
Pour stabiliser puis faire redescendre les températures, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre deviennent négatives, c’est-à-dire que l’humanité retire plus de CO2 de l’atmosphère qu’elle n’en émet. Selon l’ONU, il faudrait retirer 220 gigatonnes d’équivalent CO2 pour faire baisser la température de 0,1°C. En 2024, le monde a émis 53 gigatonnes de CO2e. Cependant, les forêts, qui stockent naturellement du carbone, sont de plus en plus affaiblies et moins efficaces. Au-delà de 1,8°C, revenir à 1,5°C deviendra quasi impossible. Le PNUE insiste sur la nécessité de recourir à des techniques d’élimination du carbone, comme le stockage sous-marin ou la géo-ingénierie solaire, bien que ces solutions soient encore immatures ou risquées.
Dans son rapport de novembre 2025, l’ONU estime que si les engagements climatiques des États sont pleinement mis en œuvre, le réchauffement atteindra entre 2,3°C et 2,5°C d’ici 2100. Sans actions supplémentaires, les politiques actuelles mèneraient à un réchauffement de 2,8°C, un niveau où l’habitabilité de la planète serait menacée. Ces projections soulignent l’urgence d’agir pour éviter un emballement climatique. Le PNUE et le Giec soulignent que chaque dixième de degré compte et que les choix actuels détermineront le climat des décennies à venir.

