Avions guidés à distance : le Canada testera une tour de contrôle numérique
Nav Canada a construit une première tour de contrôle numérique à Kingston, en Ontario..
Le Canada teste une tour de contrôle numérique pour guider les avions à distance, une première dans le pays. Cette technologie, développée par Nav Canada (l’organisme chargé de la navigation aérienne au Canada), permet de contrôler des aéroports situés jusqu’à 300 kilomètres de distance. À Kingston, en Ontario, une tour équipée de caméras haute définition et de capteurs infrarouges capte en temps réel les mouvements des avions et les conditions météo, même de nuit ou par mauvaise visibilité. Les images sont transmises à un centre de contrôle équipé de 12 écrans géants, où des contrôleurs aériens supervisent plusieurs aéroports depuis un même lieu. Cette innovation s’appuie aussi sur l’intelligence artificielle pour détecter automatiquement les risques potentiels, bien que les décisions finales restent toujours prises par des humains. L’objectif est d’améliorer l’efficacité et la sécurité du trafic aérien tout en réduisant les coûts et la dépendance à la présence physique sur place.
Nav Canada fait face à une pénurie d’environ 200 contrôleurs aériens, un problème qui perturbe le trafic et augmente les risques d’accidents, comme celui survenu à l’aéroport LaGuardia aux États-Unis en mars 2024. Cette situation force parfois à fermer temporairement des aéroports lorsque les contrôleurs prennent des pauses ou sont absents. Pour y remédier, la société propose de regrouper les contrôleurs dans des centres de contrôle à distance, comme celui de Kingston. Cette approche permet d’élargir le bassin de recrutement en attirant des spécialistes qui n’ont pas besoin de se déplacer physiquement vers des régions éloignées. Dave Sheppard, chef de la technologie chez Nav Canada, souligne que cette solution est particulièrement adaptée au Canada, un pays vaste avec des zones peu peuplées. Cependant, cette transition suscite des inquiétudes quant à l’impact sur les emplois locaux et la motivation des contrôleurs.
L’Association canadienne du contrôle du trafic aérien reconnaît les avantages de la tour numérique, mais s’inquiète des conséquences sur les ressources humaines. Nick von Schoenberg, président de l’association, craint que des contrôleurs expérimentés prennent leur retraite ou que des jeunes quittent la profession plutôt que de déménager à Kingston. Il souligne également les craintes liées aux défaillances technologiques : en cas de panne, les contrôleurs traditionnels pourraient reprendre manuellement le contrôle, mais une tour numérique entièrement dépendante de la technologie pose des questions sur sa fiabilité. Malgré ces préoccupations, Nav Canada affirme avoir consulté les contrôleurs tout au long du processus pour garantir une transition transparente. À l’inverse, certains experts, comme Jordan Freed de Kongsberg Geospatial (le partenaire technologique de Nav Canada), estiment que cette technologie améliore la sécurité et est déjà éprouvée ailleurs, notamment en Norvège où 15 aéroports utilisent déjà ce système.
Une tour de contrôle numérique présente des risques de cybersécurité plus élevés qu’une tour traditionnelle, car elle repose sur des systèmes informatiques connectés à internet. Pour limiter ces risques, Nav Canada prévoit des mesures comme des caméras supplémentaires et des systèmes d’alimentation d’urgence pour assurer la continuité des opérations. La société insiste aussi sur la nécessité d’avoir deux fournisseurs de télécommunications indépendants pour garantir une connexion redondante, un enjeu majeur dans certaines régions du Canada où un seul fournisseur est disponible. Philippe Doyon-Poulin, expert en cybersécurité à Polytechnique Montréal, souligne que la redondance des signaux est cruciale pour éviter les interruptions de service. Les essais opérationnels à Kingston doivent commencer en 2027, et si Transports Canada donne son accord, Hamilton deviendra le premier aéroport canadien à être entièrement contrôlé à distance d’ici 10 ans.
John Gradek, professeur en gestion de l’aviation à l’*Université McGill* et ancien cadre chez *Air Canada*, considère que cette technologie ne révolutionne pas le contrôle aérien, mais le modernise. Selon lui, *Nav Canada* ajoute simplement une **boîte à outils** aux méthodes existantes sans changer les fonctions fondamentales du métier. Il explique que gérer plusieurs aéroports (comme St.Thomas, London ou Windsor) depuis un même centre ne modifie pas la nature du travail : il s’agit toujours de superviser l’espace aérien. Cette approche permet cependant de centraliser les ressources et d’améliorer l’efficacité, notamment dans un pays aussi étendu que le Canada. Gradek précise que cette technologie est déjà en développement dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni, où elle a prouvé son utilité dans des conditions climatiques difficiles.

