Laurence Huc, toxicologue : «Il y a une responsabilité collective dans chaque cas de cancer lié à l’environnement»
Dans la bande dessinée «Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants» parue ce jeudi, la chercheuse en toxicologie Laurence Huc raconte son engagement aux côtés de familles pour élucider l’origine des cancers de leurs enfants. Elle décrypte les jeux d’influence, l’inaction politique et le déni de science.
Laurence Huc est une toxicologue française, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). En 2015, elle a accepté d’aider des familles de Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, dont 25 enfants avaient développé des cancers, dont 7 mortels. Les autorités sanitaires n’avaient identifié aucune cause. Son rôle a consisté à analyser les possibles liens entre ces cancers et l’environnement, notamment les pesticides, les déchets industriels ou les lignes à haute tension. Elle explique que sa motivation venait du désir de rendre la science utile et concrète, plutôt que de rester dans une posture d’observation neutre. Son engagement a abouti à la publication d’une bande dessinée, Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, qui raconte cette histoire et dénonce les blocages institutionnels.
En 2015, à Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique), 25 enfants ont développé des cancers pédiatriques, dont 7 sont décédés. Les autorités sanitaires, notamment Santé publique France, ont conclu à l’absence de cluster (groupe de cas anormalement élevé) et donc à l’absence de problème sanitaire nécessitant des mesures environnementales. Pourtant, Laurence Huc a identifié plusieurs sources potentielles de substances cancérigènes autour de l’école et des habitations : une ancienne usine de traitement de bois, des soutes à déchets enterrées, des lignes à haute tension et des épandages de pesticides dans les zones marécageuses. Elle critique l’absence de volonté politique pour enquêter, soulignant que la complexité des causes n’est pas un obstacle, mais plutôt le manque de volonté d’agir. Les familles ont demandé des mesures comme le rachat de terres agricoles ou le déplacement de l’école, sans obtenir de réponse.
Laurence Huc affirme que dans 90 % des cas de cancers pédiatriques liés à l’environnement, la cause n’est pas génétique, mais environnementale. Elle dénonce une responsabilité collective rarement assumée : les familles sont souvent isolées, mais les cancers sont le résultat d’un ensemble de facteurs (pesticides, pollution, etc.) liés à des choix collectifs. Les autorités sanitaires et les lobbies agro-industriels sont pointés du doigt pour leur manque de transparence et leur protection des intérêts économiques au détriment de la santé publique. Elle cite d’autres clusters avérés en France, comme à La Rochelle, dans le Jura ou en Normandie, mais qui ne sont pas toujours validés par Santé publique France. Ces situations se répètent, car les alertes sont ignorées ou minimisées.
Les familles de Sainte-Pazanne, abandonnées par les institutions, ont créé l’association Stop aux cancers de nos enfants pour porter leur combat. Certaines se sont engagées en politique, avec six membres élus aux dernières élections municipales, dont un devenu maire. En septembre 2026, la nouvelle municipalité a organisé une journée de sensibilisation aux cancers pédiatriques dans le cadre de l’opération Septembre en or. Cette mobilisation citoyenne a aussi conduit à la création d’un Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale (ICREPSE), présidé par Laurence Huc. Cet institut, porté par des associations et des chercheurs, vise à lancer des études indépendantes, comme une cohorte d’enfants pour mesurer les polluants dans leur corps (pesticides, PFAS, métaux, hydrocarbures), avec des résultats attendus en 2028.
Laurence Huc critique vivement la loi d’urgence agricole de 2026, qui autorise le retour de certains pesticides comme l’acétamipride, malgré les engagements passés. En 2007, le Grenelle de l’environnement et le programme ÉcoPhyto prévoyaient une réduction de l’usage des pesticides, basée sur des preuves scientifiques. La chercheuse dénonce un cyanisme et un recul des normes, où les décisions politiques contredisent les recommandations scientifiques. Elle compare cette situation à celle des États-Unis, où des scientifiques sont licenciés pour leurs travaux sur la santé environnementale. Pour elle, cette attitude mine la crédibilité de la démocratie et met en péril la santé publique, notamment celle des enfants.
Laurence Huc propose une mesure prioritaire pour le futur président ou la future présidente de la République en 2027 : prévoir un budget pour sortir les agriculteurs du modèle conventionnel intensif. Elle s’appuie sur l’exemple des années 1960, où l’État avait imposé ce modèle avec des moyens financiers importants. Elle souligne que des alternatives existent et sont viables, comme le montrent des rapports et des expériences locales. Selon elle, la qualité d’un dirigeant se mesurera à sa capacité à intégrer les connaissances scientifiques et citoyennes pour mettre en œuvre une sortie des pesticides, tout en garantissant la sécurité alimentaire. Elle cite des travaux comme ceux de la journaliste Inès Léraud, qui montrent que des modèles agricoles sans pesticides sont possibles.

