À Rennes, un pesticide toxique interdit depuis 20 ans détecté dans l’air : «Dans le centre-ville
Dans la capitale bretonne, l’organisme de surveillance de la qualité de l’air Airbreizh a détecté plusieurs pesticides lors de ces derniers prélèvements. L’un d’entre eux est particulièrement problématique : le lindane.
Depuis 2022, la station d'Airbreizh, installée à l'entrée du parc du Thabor à Rennes, mesure en continu la qualité de l'air respiré par les habitants. Cet organisme, créé à la demande de la métropole, analyse notamment les particules fines, les métaux lourds et les pesticides, substances chimiques utilisées en agriculture ou pour l'entretien des espaces verts. Parmi ces polluants, certains sont réglementés, comme le dioxyde d'azote ou l'ozone, tandis que d'autres, comme les pesticides, sont qualifiés d'émergents car moins surveillés. La station du Thabor, située en plein centre-ville, permet d'évaluer l'exposition des Rennais à ces polluants, souvent considérés comme des risques pour la santé et l'environnement.
En 2025, les capteurs d'Airbreizh ont détecté trois pesticides préoccupants dans l'air rennais : la pendiméthaline (un herbicide), le prosulfocarbe (un autre herbicide très utilisé en agriculture) et le lindane, un insecticide interdit depuis 20 ans. Le lindane est particulièrement inquiétant car il est classé cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et persiste dans l'environnement. Selon Olivier Cesbron, responsable chez Airbreizh, il s'agit du pesticide le plus détecté parmi les 100 substances recherchées, présent dans 100 % des mesures effectuées. Pourtant, ce produit toxique a été interdit en agriculture dès 1998 et pour les usages biocides en 2005, en raison de sa dangerosité et de sa persistance dans les sols, l'eau et l'air.
Le lindane était autrefois utilisé comme insecticide à large spectre, notamment pour traiter les charpentes en bois, les massifs fleuris, les infestations de poux ou de puces, et même les bâtiments d'élevage. Son usage s'est généralisé il y a 50 ans, sans que ses effets sur la santé ne soient alors bien connus. Aujourd'hui, on le retrouve partout : dans l'air, l'eau, les sols, les poussières, le lait maternel, le sang et les urines. Killian Guillaume, doctorant à l'École des hautes études en santé publique, explique que sa persistance s'explique par sa nature de polluant organique persistant : une fois répandu, il se dégrade très lentement et peut voyager sur de longues distances. Son utilisation a officiellement cessé, mais sa présence dans l'air reste un mystère à élucider.
Les résultats des capteurs d'Airbreizh révèlent une surprise : les niveaux de lindane mesurés dans le centre-ville de Rennes (0,2 nanogramme par mètre cube en 2024) sont dix fois plus élevés qu'en zone agricole (0,03 ng/m3 à Mordelles, à 20 km de Rennes). Cette découverte contredit l'idée selon laquelle les pesticides seraient principalement un problème pour les populations vivant près des champs. Killian Guillaume souligne que les habitants du centre-ville sont autant exposés aux pesticides que ceux vivant à proximité des parcelles agricoles. Cette pollution s'explique par la capacité des pesticides à se propager dans l'air, un phénomène appelé dérive, où jusqu'à 90 % du produit pulvérisé ne touche pas sa cible et reste en suspension.
Lorsque des pesticides sont épandus dans les champs, une partie importante du produit ne parvient pas à sa cible et se retrouve en suspension dans l'air. On estime que entre 20 et 90 % du pesticide est perdu de cette manière. Ensuite, même si le produit atteint le sol, il peut se volatiliser sous l'effet des conditions météorologiques, libérant à nouveau des particules dans l'air. Enfin, les pesticides déposés au sol peuvent être remis en suspension par le passage d'animaux, de personnes ou de machines agricoles. Ces mécanismes expliquent pourquoi les polluants voyagent loin et rapidement, contaminant des zones urbaines éloignées des cultures. Le lindane, en particulier, semble persister dans l'air bien plus longtemps que d'autres pesticides.
Les effets des pesticides présents dans l'air sur la santé humaine restent mal connus. Killian Guillaume et Laurence Payrastre, chercheuse à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), soulignent que les études actuelles se concentrent principalement sur les risques liés à l'ingestion de pesticides via l'alimentation. Or, l'inhalation de ces substances pourrait avoir des impacts plus directs, car les polluants inhalés pénètrent directement dans les alvéoles pulmonaires, sans passer par le foie qui permet normalement de les détoxifier. Aucune étude ne documente spécifiquement les risques liés à l'exposition aux pesticides dans l'air, mais leur présence généralisée dans l'environnement (eau, sols, air) suggère une exposition chronique de la population.
Depuis 2018, dix-sept stations de surveillance de la qualité de l'air en France, appelées AASQA (Associations agréées de surveillance de la qualité de l'air), mesurent la présence de pesticides dans l'air. Ces stations, comme celle d'Airbreizh à Rennes, ne disposent cependant d'aucun moyen d'action pour réduire ces polluants, car il n'existe aucune réglementation spécifique sur les pesticides dans l'air. Pour avancer dans la recherche, Olivier Cesbron et Killian Guillaume plaident pour plus de transparence : les agriculteurs sont tenus de déclarer les quantités de pesticides utilisées, mais ces données ne sont pas publiques. Connaître précisément les produits et les dosages utilisés permettrait d'analyser plus finement leur présence dans l'air et d'identifier des solutions pour limiter leur propagation.
Face à la découverte de niveaux élevés de lindane dans l'air du centre-ville, la métropole de Rennes a lancé en début d'année une étude spécifique pour évaluer l'exposition des habitants dans d'autres quartiers. Six capteurs supplémentaires ont été installés dans des parcs et des zones résidentielles. Les résultats de cette étude, attendus pour début 2027, permettront de savoir si la pollution par le lindane est généralisée dans toute la ville ou si elle concerne uniquement certains secteurs. Cette enquête vise à mieux comprendre la répartition des pesticides dans l'air rennais et à orienter d'éventuelles actions pour réduire l'exposition de la population.

