Dans la taïga russe, l'école des petits soldats cosaques
Près de 400 clubs militaro-patriotiques cosaques façonnent la jeunesse russe aux traditions, à la discipline militaire et au patriotisme. Alors que Moscou intensifie sa formation des nouvelles générations en pleine guerre en Ukraine et crée de nouveaux corps de cadets, plongée au cœur d'un camp cosaque en Oudmourtie..
Dans les profondeurs de la taïga russe, en Oudmourtie, se trouve un camp militaro-patriotique cosaque où des enfants et adolescents de 3 à 17 ans passent une semaine à suivre un programme intense mêlant discipline militaire et traditions cosaques. Les participants, vêtus d’uniformes kaki, commencent chaque journée par trois kilomètres de course et une prière devant une croix géante. Le camp, dirigé par Sergueï Nabokov, ataman (chef traditionnel cosaque) depuis 20 ans, vise à leur faire obtenir le statut de cadet, symbolisé par le port de la koubanque (bonnet de fourrure traditionnel). Les activités incluent des épreuves physiques (course, boxe, démontage de kalachnikov), des jeux de simulation de combat comme le strikeball, et des apprentissages culturels (manipulation du nagaïka, un fouet court, ou de sabres).
Le camp intègre une dimension religieuse marquée : chaque repas commence et se termine par une prière, et les enfants doivent connaître les Dix Commandements, même s’ils ne sont pas tous baptisés. Les organisateurs justifient cet enseignement par des expériences passées, comme les guerres de Tchétchénie, où des soldats auraient manqué de « force morale » et changé de camp après avoir été pris en otage. La guerre est aussi abordée directement : un ancien combattant en Ukraine, Ian, présente sa collection d’armes aux adolescents et leur parle du conflit en utilisant un discours propagandiste, évoquant un « génocide du peuple slave » en Ukraine. Selon des observateurs, plus de 60 000 Cosaques auraient rejoint les forces russes depuis 2022, notamment dans des bataillons spécialisés. En mars 2023, une loi russe a créé une armée de réserve cosaque.
Les motivations des participants varient : Maria, 12 ans, veut devenir psychologue mais apprécie la discipline du camp, tandis que Sonia, aux lunettes rondes, rêve d’intégrer les forces de l’ordre pour son attachement à l’ordre et aux règles. Une fillette de 10 ans, Maria, avoue vouloir rejoindre l’armée pour « contrôler son frère », qu’elle accuse de la taquiner. Elena Iakovleva, enseignante ayant amené quatre élèves difficiles, explique aux garçons que leur « mission principale est de défendre la patrie ». Les parents de Maria, initialement réticents en raison de ses problèmes de santé, ont finalement accepté qu’elle participe, voyant dans ce camp une opportunité de renforcement personnel.
Les Cosaques sont des communautés de cavaliers semi-nomades, originaires des plaines d’Ukraine et du sud-ouest de la Russie, qui vivaient de manière autonome. À partir du XVIIIe siècle, beaucoup sont entrés au service des tsars comme gardes-frontières. Après la révolution de 1917, les autorités soviétiques ont réprimé ces communautés, associées à l’ancien régime. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont été autorisés à combattre pour l’URSS avant d’être à nouveau persécutés. Après la chute de l’URSS en 1991, le mouvement cosaque a connu un renouveau. Depuis les années 2000, l’État russe a réinstitutionnalisé certaines de leurs fonctions, comme la surveillance des frontières ou l’appui aux forces de l’ordre. Dimitri, cuisinier du camp et Cosaque, se souvient que son grand-père avait dû cacher son sabre pendant la période soviétique.
Malgré leur réintégration progressive par l’État russe, les Cosaques entretiennent une relation ambivalente avec les autorités. Dimitri, par exemple, se dit méfiant : « Quand on a besoin des Cosaques, ils sont utiles. Quand on n’en a plus besoin, on les laisse de côté. » Pourtant, il a inscrit son fils Timid au camp, fier que l’enfant ait dormi seul dans sa tente. Les Cosaques, bien que souvent mobilisés pour des missions militaires ou policières, gardent une identité autonome et une méfiance historique envers le pouvoir central. Leur rôle actuel inclut des fonctions de garde-frontières, de soutien logistique aux forces de l’ordre, et une participation active aux conflits récents, comme l’invasion de l’Ukraine.

