L’action citoyenne face aux résidus du cynisme
En pleine soirée de débat électoral, le Club des déchets du Village rappelle l'importance de la participation..
À Montréal, dans le quartier du Village, un groupe de citoyens s’est organisé en Club des déchets pour nettoyer les rues chaque mercredi soir. Ce projet, lancé il y a un peu plus d’un mois, est porté par Tanner Tallon, un habitant du quartier qui a constaté une dégradation de la propreté publique. Le groupe, composé d’amis, de connaissances et de résidents, utilise des pinces, des gants, des seaux et des sacs pour ramasser des déchets variés : emballages plastiques, goulots, récipients d’alcool, gommes à mâcher, mégots de cigarettes, couteaux ou même des seringues. En moyenne, une à trois sacs de poubelles extra-larges sont remplis à chaque séance d’une heure. L’objectif n’est pas seulement de rendre le quartier plus propre, mais aussi de montrer qu’une action collective et concrète peut contrer le cynisme ambiant, c’est-à-dire le sentiment d’impuissance face aux problèmes sociaux ou environnementaux.
Le Club des déchets s’inscrit dans un contexte où de nombreux citoyens se sentent déconnectés des institutions politiques ou des solutions collectives. Selon Pascale Dufour, professeure en science politique à l’Université de Montréal, une partie de la population se détourne des voies traditionnelles comme le vote, les pétitions ou le lobbying, car elle estime que ces méthodes ne produisent pas de résultats. Par exemple, au Québec, le nombre de personnes qui ne votent pas est plus élevé que celui des votants. Cette abstention peut s’expliquer par une perte de confiance dans les institutions ou par un désir de s’impliquer autrement. Tanner Tallon, lui, explique que son initiative vise à rappeler que l’action citoyenne ne se limite pas au bulletin de vote : elle peut aussi passer par des gestes concrets, comme le nettoyage de son environnement, pour reprendre le contrôle sur son cadre de vie.
L’un des atouts du Club des déchets est sa simplicité. Les séances durent une heure, ce qui rend l’engagement réalisable pour des personnes occupées. Tanner Tallon souligne que cette durée permet à chacun de contribuer sans que cela devienne une contrainte trop lourde. Le groupe mise aussi sur l’aspect social pour motiver les participants : après chaque nettoyage, les membres se retrouvent dans un bar du quartier pour échanger, ce qui renforce les liens et rend l’activité plus agréable. Cette dimension sociale est essentielle, car elle transforme une action ponctuelle en une habitude collective. De plus, le club publie ses résultats et ses prochains rendez-vous sur les réseaux sociaux, invitant ainsi d’autres habitants à rejoindre le mouvement. Par exemple, Julien, un nouveau participant, a finalement pu s’impliquer après avoir reporté son engagement pendant plusieurs semaines.
Le Club des déchets ne prétend pas résoudre à lui seul les problèmes d’insalubrité de Montréal, mais il contribue à une éducation populaire, c’est-à-dire à sensibiliser les citoyens à leur responsabilité collective. Tanner Tallon donne l’exemple d’une mère qui a expliqué à sa fille que des gens agissaient pour améliorer le quartier, ou d’autres qui ont salué l’initiative en sortant de l’aréna. Ces interactions montrent comment des actions locales peuvent inspirer des changements de comportements, comme trier ses déchets ou utiliser les poubelles publiques. Pascale Dufour, la chercheuse, souligne que ces initiatives locales, même non coordonnées entre elles, permettent aux habitants de se réapproprier leur territoire et de créer des réseaux de solidarité. Elles offrent une alternative aux débats politiques souvent perçus comme inefficaces ou déconnectés.
Pour Tanner Tallon, l’aspect humain est central dans son projet. Il explique que les interactions en personne, comme celles qui ont lieu après chaque séance de nettoyage, sont bien plus enrichissantes que les échanges sur les réseaux sociaux, souvent marqués par des discussions négatives ou des plaintes sans solutions. Le club mise sur ces moments de convivialité pour créer du lien et éviter que l’engagement ne devienne une corvée. Par exemple, lors de la soirée où se déroule l’article, les membres ont choisi de ne pas écouter le débat des chefs à la télévision, préférant discuter entre eux de leur propre cause. Cette approche montre que l’action citoyenne peut aussi être un espace de détente et de partage, loin des tensions politiques ou des frustrations en ligne.

