K : Kilo Décollons de la planète Gibi !
Kiloooooooooo … À l’heure où le numérique pèse de plus en plus lourd sur notre environnement, nos économies, l’éducation, .. et les guerres aussi, Profitons de l’analyse et explications d‘Yves Bertrand qui continue ici un alphabestiaire du numérique, pour nous aider à naviguer entre ces nouveaux mots, avec la complicité graphique de Frédéric Havet.
Le numérique a un impact croissant sur l'environnement, l'économie, l'éducation et même les conflits. Cette croissance s'accompagne d'une augmentation des unités de mesure utilisées pour quantifier les données, comme les octets (unité de base de stockage informatique). Par exemple, un kilo-octet (Ko) représente environ 1 000 octets, mais en informatique, cette valeur est souvent arrondie à 1 024 octets (2^10) pour des raisons techniques. Cette différence, bien que minime pour les petites unités, devient significative pour les unités plus grandes comme le téra-octet (To), où l'écart atteint près de 10 %. Cela signifie qu'un disque dur de 8 To peut en réalité contenir entre 8 000 et 8 796 milliards d'octets, selon l'interprétation utilisée.
Deux approches coexistent pour nommer les unités de données. La première, adoptée par le Bureau International des Poids et Mesures (BIPM), utilise les préfixes traditionnels (kilo, méga, giga, etc.) en précisant que, dans le contexte numérique, ils désignent des puissances de 2 (1024, 1048576, etc.). La seconde, promue par la Commission électrotechnique internationale (CEI), introduit des préfixes spécifiques comme kibi (Ki), mébi (Mi) ou gibi (Gi), formés en ajoutant le suffixe bi aux deux premières lettres du préfixe original. Ces termes, bien que précis, sont souvent perçus comme artificiels et peu intuitifs, contrairement aux préfixes classiques qui restent largement utilisés.
L'ambiguïté entre les puissances de 10 (1 000, 1 000 000, etc.) et de 2 (1 024, 1 048 576, etc.) remonte aux débuts de l'informatique. Les premiers ordinateurs utilisaient des systèmes binaires, où les données sont organisées par groupes de 2. Ainsi, un kilo-octet en informatique équivaut à 1 024 octets, alors que dans le système métrique, un kilo représente toujours 1 000 unités. Cette dualité a conduit à des confusions, notamment lors de la vente de matériel informatique, où les fabricants peuvent exploiter cette ambiguïté pour minimiser la capacité réelle des disques durs.
Les Shadoks, personnages d'une série animée française des années 1970, ont inspiré une métaphore humoristique pour illustrer cette confusion. Leur planète, Gibi, est peuplée de préfixes comme kibi, mébi ou zébi, tandis que la Terre utilise kilo, méga ou zetta. Selon leur logique, une fusée shadok a seulement 1 chance sur 1 048 576 (2^20) de réussir son décollage, contre 1 chance sur 1 000 000 (10^6) pour une fusée terrestre. Cette anecdote souligne l'absurdité d'une approche trop rigide des unités, tout en rappelant l'importance de la clarté dans la communication scientifique.
Pour résoudre cette confusion, deux pistes sont envisagées. La première, défendue par le BIPM, consiste à enrichir la langue avec prudence en introduisant de nouveaux préfixes comme ronna- (10^27) ou quetta- (10^30) pour les très grandes unités, tout en conservant les préfixes traditionnels pour le numérique. La seconde, portée par la CEI, propose une construction systématique de préfixes suffixés par bi, comme kibi ou mébi. Cependant, cette méthode est critiquée pour son manque de naturel et son éloignement des racines étymologiques, ce qui rend ces termes peu accessibles au grand public.
L'introduction de nouveaux termes scientifiques dans une langue doit être mesurée pour éviter de créer des sabirs (langages hybrides incompréhensibles). Les préfixes introduits avec soin, comme ceux du BIPM, s'intègrent naturellement aux langues et deviennent d'usage courant. En revanche, les termes artificiels, comme ceux de la CEI, restent confinés à des cercles restreints et sont souvent ignorés par le public. Les organismes de métrologie doivent donc trouver un équilibre entre précision technique et accessibilité, en s'appuyant sur des racines étymologiques claires et en évitant les constructions purement syntaxiques.
Plusieurs institutions jouent un rôle clé dans la standardisation des unités. Le BIPM (Bureau International des Poids et Mesures) introduit de nouveaux préfixes avec prudence, en moyenne un tous les cinq ans depuis 1964. L'Académie française, FranceTerme et le Journal Officiel en France veillent à l'intégration des termes techniques dans la langue française. Ces organismes soulignent l'importance de préserver la richesse des langues tout en répondant aux besoins des sciences. Leur approche consiste à adapter les préfixes existants plutôt qu'à en créer de nouveaux de manière systématique.
Pour illustrer les enjeux de cette problématique, l'article propose d'associer quatre institutions (CEI, Académie française, FranceTerme, Journal Officiel) à une maxime des Shadoks. Ces maximes, comme *« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »* ou *« En essayant continuellement, on finit par réussir »*, reflètent les approches opposées face à la standardisation des unités. L'article suggère que la dernière maxime, *« S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème »*, pourrait être la plus adaptée pour résoudre cette confusion, en invitant à simplifier plutôt qu'à complexifier.

